Culture
Jazzablanca 2026 : Bab L’Bluz redéfinit les frontières
À Jazzablanca, Bab L’Bluz a balayé les clichés de la «world music» avec un concert où le guembri électrique, le rock psychédélique et l’héritage gnaoua se sont imposés comme les composantes d’un même langage musical.
Il y a des concerts qui divertissent. Et puis il y a ceux qui remettent les pendules à l’heure. Bab L’Bluz appartient à la seconde catégorie. À force de voir le Maghreb emballé dans un papier cadeau «world music», guembri acoustique, sourires de brochure touristique et folklore calibré pour les festivals européens, on avait fini par croire que la rébellion avait déserté les musiques du désert. Erreur. À Jazzablanca, Bab L’Bluz est venu rappeler que le rock n’est pas une esthétique, mais une attitude.
Dès les premières secondes, le ton est donné. Les amplis grondent, le guembri électrique entre en scène sous haute tension, et l’ouïcha à dix cordes déchire l’espace sonore. Ce n’est plus une fusion entre traditions et modernité; c’est une collision. Le groupe ne cherche jamais à concilier deux mondes. Il les percute de plein fouet.
Depuis Nayda!, on connaissait leur goût pour les grands écarts entre transe gnaoua, blues saharien et rock psychédélique. Avec Swaken, ils ont cessé de demander la permission. Tout y est plus dense, plus rugueux, plus libre. Brice Bottin et Yousra Mansour ont trouvé leur propre grammaire musicale, qui consiste à remplacer la basse par le guembri, détourner la mandole algérienne jusqu’à lui faire cracher un son digne des grandes heures du rock psychédélique, faire dialoguer les maqâms avec des riffs saturés sans jamais tomber dans l’exercice de style.
Le morceau Gnawa Beat avance avec cette pulsation hypnotique propre aux derdbas, avant d’être constamment saboté par des ruptures rythmiques qui empêchent toute installation confortable. La voix de Yousra ne caresse jamais. Elle griffe. Elle convoque autant la transe que la colère, comme si chaque phrase cherchait à récupérer un morceau d’histoire confisquée. Ici, le blues ne revient pas vers l’Afrique, il rappelle simplement qu’il n’en est jamais vraiment parti.
Avec Ila Mata, Bab L’Bluz change de registre sans perdre en intensité. Sous une apparente retenue se cache une violence sourde. Le guembri pulse comme un cœur sous pression, tandis que Yousra transforme une expérience intime en cri collectif. On entend la jeune musicienne à qui l’on expliquait qu’une femme n’avait pas sa place avec une guitare entre les mains. Quelques années plus tard, cette même voix domine la scène avec une autorité presque insolente. La revanche est magnifique parce qu’elle n’a rien de démonstratif.
Puis arrive Imazighen, sommet absolu du concert. Tout ce qui fait Bab L’Bluz s’y concentre, ç savoir la mémoire amazighe, l’héritage gnaoua, le psychédélisme, le hard rock des années 1970 et cette manière unique de transformer des traditions millénaires en matière explosive. Les riffs deviennent telluriques, les percussions frappent comme un battement de cœur géant, et le public bascule définitivement dans une transe collective. Impossible, à cet instant, de continuer à parler de «world music». Cette étiquette vole en éclats.
AmmA et Wahia Wahia parachèvent cette montée en puissance. Plus le concert avance, plus le groupe semble abandonner toute forme de prudence. Les morceaux gagnent en épaisseur, en volume, en rage contenue. Le patrimoine cesse d’être un objet de conservation pour devenir un carburant. Bab L’Bluz électrifie ses racines.
Beaucoup parlent aujourd’hui de métissage. Bab L’Bluz, lui, ne mélange rien. Il part du principe que toutes ces musiques racontent déjà une histoire commune, celle des circulations africaines, des exils, des résistances et des mémoires partagées. Leur rock ne s’habille pas de gnaoua ; il révèle simplement ce que le gnaoua contenait déjà de sauvage, de psychédélique et de profondément rock. Une tradition n’est jamais aussi vivante que lorsqu’elle accepte de prendre des risques.
Pendant une heure, le groupe a fait voler en éclats les frontières entre patrimoine et contre-culture, entre rituel et distorsion, entre mémoire et insurrection sonore. Voilà à quoi ressemble le rock lorsqu’il cesse de regarder vers Londres ou Seattle et accepte enfin de pousser dans la poussière du Maghreb.