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Culture

Jazzablanca 2026 : Yazz Ahmed, between Maqam and Jazz

À Jazzablanca, la trompettiste Yazz Ahmed a livré bien plus qu’un concert. En faisant dialoguer jazz contemporain et héritage arabe, elle a offert une performance où la quête identitaire devient une matière musicale.

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À l’heure où les fusions musicales se multiplient jusqu’à parfois perdre leur nécessité, Yazz Ahmed rappelle qu’un métissage peut encore relever d’une véritable quête artistique. Trompettiste britannico-bahreïnienne, elle ne juxtapose pas les influences, elle les habite, les confronte et les transforme.

Jeudi 2 juillet à Jazzablanca, elle n’a pas donné un simple concert, elle a rouvert une plaie ancienne, la sienne, et nous a invités à la traverser avec elle. Ce n’était pas du jazz poli pour un festival d’été. C’était une traversée.

Chez Yazz Ahmed, tout commence par ce sentiment de manque. Arrivée au seuil de la vingtaine, elle ressent ce vide abyssal – something was missing. Elle décide alors que la musique sera l’outil pour recoller les morceaux épars de son héritage. Pas de folklore de pacotille, pas de world music édulcorée. Elle réapprend l’arabe, la cuisine, les modes musicaux du Bahreïn, avant de les jeter sans ménagement dans le creuset du jazz londonien. Le résultat ? Une musique qui respire comme un corps vivant, avec ses fièvres et ses cicatrices.

Sur scène, sa trompette parle avec cette clarté tranchante qui caractérise les grands solitaires. Les lignes mélodiques hijaz se tordent, s’étirent comme des mirages sur le sable, avant de se faire happer par des cassures rythmiques brutales, presque krautrock dans leur urgence. La production de ses disques, déjà remarquable, prend ici une dimension charnelle. Les percussions (dont on entend distinctement l’écho des qrakeb de Belale, cet hymne hypnotique tiré de Les Saboteurs) résonnent comme les lourdes portes d’un palais qui se referment.

Ce qui fascine chez Yazz, c’est ce paradoxe magnifique d’une artiste qui a fait le plus long chemin possible (Hijaz, ce nom qui évoque la longue caravane à travers le désert) pour finalement revenir à elle-même. Sa musique est le miroir d’une psyché hantée par l’exil intérieur. On y entend la petite fille écartelée entre deux cultures, l’adulte qui refuse les cases, la créatrice obsédée par la transmission. Ses compositions ne fusionnent pas gentiment, elles entrent en collision. Le jazz y abandonne son vernis policé pour gagner en sueur et en sable. Les rythmiques ghanéennes qui l’ont «hypnotisée» presque par hasard viennent ajouter une transe polyrythmique qui fait vaciller l’édifice. On n’écoute pas Yazz, on est emporté, un peu secoué, souvent ému jusqu’aux tripes.

Son évolution artistique est celle d’une femme qui a compris que l’identité n’est pas une destination, mais une tension permanente. Ce soir-là, à Casablanca, terre qui n’est ni tout à fait la sienne ni tout à fait étrangère, cette tension est devenue palpable. Le groupe qui l’accompagne amplifie chaque respiration et chaque vibration de cette musique. Les breaks de batterie sont des fissures dans le mur du temps, les nappes électroniques, de discrètes tempêtes de sable.

Yazz ne sauve pas le jazz. Elle lui rend son pouvoir de déranger. Un jazz dangereux, parce que profondément personnel, politique sans slogan, sensuel sans calcul. Dans un monde qui consomme les racines comme des contenus TikTok, elle rappelle que l’héritage se mérite, se digère et se transfigure dans la douleur comme dans la joie.

Au final, ce concert n’était pas un simple passage festivalier. C’était le témoignage d’une artiste arrivée au point précis où son voyage intérieur rencontre le monde extérieur. Et quand la dernière note a résonné, nous sommes restés là, un peu sonnés, avec cette certitude rare que Yazz n’est pas seulement une grande musicienne de son époque. Elle en demeure l’une des cartographes les plus sincères, de celles qui continuent de tracer des routes à travers le désert quand tant d’autres se contentent de le survoler.