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Culture

Jazzablanca 2026 : Cory Wong, le Modern Funk sans faute

Avec son jeu de guitare ultra-précis et son sens du groove, Cory Wong a renouvelé les codes du funk contemporain. À Jazzablanca, le Hype man a livré une performance aussi virtuose que jubilatoire.

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Nous vivons une époque étrange où la virtuosité est devenue un sport de démonstration. Les réseaux sociaux débordent de guitaristes capables de jouer cinquante notes en une seconde, mais incapables d’en faire battre une seule dans notre poitrine. À force de confondre vitesse et émotion, nous avons fini par croire que la technique suffisait à fabriquer la grâce.

Puis Cory Wong monte sur la scène Casa Anfa, le 3 juillet, et rappelle une vérité presque oubliée, celle qu’un groove bien placé vaut toujours mieux qu’un solo qui cherche désespérément à impressionner. Voilà son paradoxe. L’un des guitaristes les plus redoutables de sa génération joue comme s’il refusait obstinément de nous rappeler qu’il est un virtuose.

Car Wong n’est pas un guitar hero, mais un architecte du rythme. Là où tant d’autres rêvent d’occuper tout l’espace, lui choisit les interstices. Son jeu de guitare ressemble à une horlogerie suisse qui aurait grandi dans un club de Minneapolis, nourrie autant par Prince que par les grandes heures du jazz-funk. Chaque accord est une impulsion électrique. Chaque attaque est un ressort qui propulse le morceau sans jamais l’écraser. Nous sommes face à une musique qui préfère faire danser les épaules plutôt que flatter les égos.

Cette obsession du collectif raconte beaucoup de l’homme. Révélé avec Vulfpeck, Cory Wong n’a jamais cultivé le mythe du génie solitaire. Même lorsqu’il signe ses propres albums, il agit davantage comme un directeur d’orchestre que comme une vedette. Son podcast ainsi que ses collaborations avec Jon Batiste, Dave Koz ou même les Jonas Brothers traduisent cette même conviction, la musique est une conversation permanente. Son ego existe, évidemment, mais il s’exprime par la précision de l’arrangement plutôt que par l’excès de décibels.

Sur scène, cette philosophie prend une dimension presque physique. Les morceaux s’enchaînent comme une succession de petites explosions parfaitement synchronisées. Dès les premières mesures, les lignes de basse rebondissent avec une insolence jubilatoire, les cuivres jaillissent comme des éclats de lumière et les claviers installent une chaleur presque cinématographique. La batterie refuse obstinément toute démonstration inutile. Quant à la guitare de Wong, loin de chercher à régner, elle circule, relance, répond et stimule. Ce soir-là, rarement aura-t-on vu un musicien aussi heureux de servir la musique plutôt que de s’en servir.

Cette générosité pourrait pourtant devenir sa faiblesse. À force de tout maîtriser, Wong flirte parfois avec une perfection presque intimidante. Certaines séquences donnent l’impression que chaque respiration a été calculée, que chaque sourire appartient au spectacle autant qu’à l’instant. Le chaos, cette matière imprévisible qui transforme parfois un grand concert en expérience inoubliable, reste souvent à la porte. Tout est brillant. Rien ne déborde vraiment.

Mais peut-être est-ce précisément sa singularité. Dans une époque fascinée par le spectaculaire, Cory Wong continue de défendre une idée presque artisanale de la musique, celle où le groove constitue une fin en soi, où la virtuosité n’est jamais une destination mais un simple outil.

Ce soir-là, à Jazzablanca, il n’a jamais cherché à conquérir le public. Il l’a fait danser. Et dans un monde où tant de virtuoses veulent être admirés, lui préfère l’ambition infiniment plus difficile d’être ressenti. C’est peut-être cela, aujourd’hui, la véritable virtuosité.