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Culture

L’Boulevard : « Une scène pour les oubliés des autres festivals »

Vingt-cinq ans après ses débuts improvisés, L’Boulevard (du 18 au 21 septembre) reste une scène incontournable pour les musiques urbaines et alternatives au Maroc.

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Née à la fin des années 90 dans un pays où le hip-hop s’échangeait sur cassettes et où le metal se chuchotait dans l’ombre, l’aventure du L’Boulevard a transformé un simple tremplin pour jeunes musiciens en un rendez-vous incontournable des cultures urbaines. De salles exiguës aux stades enflammés, Merhari Mohamed (Momo) et Hicham Bahou, la cheville ouvrière du festival, racontent avec fougue et humilité la genèse d’un projet qui a su fédérer les marges, révéler des talents comme Hoba Hoba Spirit et donner une voix à une jeunesse avide de liberté. Retour sur un quart de siècle de passion, de galères et de vibrations brutes.

Flash-back : fin des années 90, le hip-hop voyage en cassettes, quelques groupes de heavy metal ou de rock progressif qui se comptent sur les doigts d’une main… En 1999, vous débarquez pour rassembler tout ce petit monde. Quelle était l’ambition derrière ce pari ?
Momo : En 99, parler d’ambition, c’est un bien grand mot. On était dans le grand mix, sans calcul. La programmation ? Un kaléidoscope : du oud, du rap, du metal, tout se côtoyait sans dogme. Le vrai déclic, c’est 2000. On passe à trois jours, on baptise l’aventure L’Boulevard, on cadre trois styles. C’est là que tout se structure, que l’idée prend forme, pour devenir ce qu’on porte encore aujourd’hui, avec la même flamme.

Hicham Bahou : Les années 90, c’était une scène brute, en fusion. 99, c’est l’héritage du metal des nineties, des concerts organisés à l’arrache par des groupes dans des salles improbables, avec un son qui crachait plus qu’il ne chantait. Momo, à la F.O.L., posait déjà les jalons. L’Boulevard, c’est la cristallisation de cette énergie : des musiciens qui faisaient tout eux-mêmes, dans des lieux de bric et de broc. On a commencé à penser hors scène, à construire un espace où la musique pouvait s’épanouir. Vingt-cinq ans plus tard, on est toujours là, portés par cette folie originelle et la chance d’avoir eu une scène qui nous a poussés à aller plus loin.

À l’époque, vous aviez quoi comme peurs en tête ?
Hicham Bahou : Avant ça, on vivait dans l’instant, sans perspective. Pas de rêve de grand festival, rien de tout ça. On voyait juste l’urgence : les groupes devaient jouer, boucler leurs répètes. Mais où ? Pas de lieux, pas de moyens. Alors, on a organisé des concerts réguliers, dans des conditions souvent pourries. Petit à petit, tout s’est fédéré. On a eu la chance d’avancer à tâtons, d’apprendre sur le tas. On prenait notre temps, et c’est ce qui nous a sauvés. On a découvert les métiers, construit pas à pas, sans se presser.

Momo : Les peurs ? Elles sont venues après, quand la machine s’est emballée. En 2002, prends le jour du metal : 1.000 personnes dans la salle, 3.000 dehors qui poussaient comme une marée. Les vitres de la FOL ont volé en éclats, deux ans de suite ! Un mec y a même laissé une dent dans la cohue. La police? Planquée. Là, on s’est dit : stop, les petites salles, c’est fini. On a migré vers le grand air, vers le COC, puis deux stades, le RUC et le COC. On a tenté de séparer le tremplin et le festival, mais ça n’a pas pris. Alors, on a remis les pendules à l’heure : L’Boulevard et le tremplin, ensemble, comme au début…
Grossir ? On n’y pensait même pas. Notre seul mantra, c’était : «Pourvu qu’on puisse remettre ça l’année prochaine !» Pas de visibilité, pas de sponsors, rien. Aujourd’hui, je peux dire «l’année prochaine, on sera là», avec un peu d’assurance. À l’époque ? On naviguait à vue, et c’était déjà énorme.

Le hip-hop cartonne, la fusion aussi, mais le rock et le metal restent en marge…
Momo : Le metal, c’est une niche, un cri dans le vide que seuls les initiés captent. Comparé au rap, c’est presque confidentiel. Mais c’est aussi ça, L’Boulevard : donner une scène à ceux qu’on n’entend pas ailleurs.
À l’époque, les sponsors ? Inexistants. On était loin des radars. Le soutien à la culture ? Personne n’en mesurait l’enjeu. Les sponsors, on ne savait même pas à quoi ça pouvait servir. Et le metal ? Personne n’en voulait, sauf le public. Mais soyons honnêtes, ce public, il n’a jamais été énorme, surtout face au rouleau compresseur du rap. Le metal souffre d’une image qui fait peur : les metalheads, leur look, ça dérange, même la police tique.

Hicham Bahou : Le rap, lui, parle la langue du peuple, le darija, la voix des rues. C’est normal qu’il touche large, qu’il fédère. C’est la musique populaire par excellence. Le metal, c’est autre chose, un public plus restreint, plus pointu. Mais à L’Boulevard, l’essence, c’était ça : programmer les groupes qu’on mettait de côté, les plus marginalisés, leur offrir une tribune. On n’a jamais cherché à suivre la vague, mais à créer un espace où toutes les voix, même les plus rugueuses, pouvaient résonner.
Les médias, au début, c’était le désert. Tu leur parlais de scène locale, de metal, de rap, ils te regardaient comme si tu venais d’une autre planète. ‘‘C’est quoi, ça ?’’ Il a fallu ramer, faire nos preuves, année après année. La première fois, les sponsors ne suivent pas, c’est normal. Mais à force d’échos, de murmures, dès la troisième année, on commence à sentir un frémissement, un intérêt. La presse de l’époque a joué un rôle clé : «La Vie Éco», Le Journal, «Maroc Hebdo» avec Tonton… Ils ont porté L’Boulevard, fait connaître le projet, et petit à petit, les sponsors ont commencé à y croire.

La journée électro a disparu. Volontairement ou par la force des choses ?
Momo : On a tenté le coup : une journée électro, une année. L’expérience était là, mais l’année suivante, pff… plus de DJ. Ils se sont tous produits. Fin de l’histoire.

Hicham Bahou : C’était en 2001 ! On avait monté ça avec une asso dédiée à la promotion des musiques électroniques. Une belle aventure, vraiment. On a toujours programmé des DJ, dans les après-midi, sans forcément en faire une compétition ou un gros focus. Mais une journée entière ? Trop compliqué. La scène électro a ses propres espaces, ses plateformes, ses festivals, ici et ailleurs, pour les artistes locaux comme internationaux. C’est une bonne nouvelle, non ? Le rap, le metal, ils ont besoin de L’Boulevard pour exister. L’électro, elle, a trouvé ses lieux, ses publics, ses moments. On n’a pas abandonné l’idée, mais on s’est recentrés sur ce qu’on fait de mieux : donner une scène aux marges, là où les autres festivals ne vont pas toujours.

Hoba Hoba Spirit, entre autres, est passé par chez vous avant de devenir incontournable. Est-ce que vous vous voyez comme des dénicheurs de talents, ou ça se fait sans calcul ?
Momo : Dénicheurs ? Non, on ne cherche pas, on ne calcule pas. On n’a jamais dit que c’était grâce à nous. On a juste offert un bout de lumière, un coin de scène pour des groupes comme Hoba Hoba Spirit. De la visibilité, point. Quand L’Boulevard a pris de l’ampleur, les journalistes, les curieux ont commencé à pointer le nez. Mais nous, on n’attendait rien de personne. Certains groupes ont même mis la main à la pâte, organisant, jouant, créant une vraie chaîne de solidarité. La communauté de L’Boulevard, c’est ça : un vivier où des artistes viennent, jouent, et parfois se révèlent, inspirant d’autres à se lancer.

Hicham Bahou : On a fait venir des formateurs de France, ils ont passé le relais aux Marocains, et au bout de quelques années, plus besoin d’eux : une nouvelle génération a pris le pli.
Momo : Si on me demande de quoi je suis fier, c’est de ça. Le talent des artistes ? Il était là avant nous. On leur a juste ouvert une porte.

À vos débuts, c’était le «Tremplin des jeunes musiciens». Puis «L’Boulevard des jeunes musiciens de Casablanca». Et puis juste «L’Boulevard». Nom qui s’impose de lui-même…
Hicham Bahou : À l’origine, on s’est appelés «Tremplin des jeunes musiciens» parce que c’était ça, l’élan : donner une scène à une jeunesse qui n’avait rien. Avec le temps, L’Boulevard s’est imposé comme un espace plus large, plus vivant. Ce n’était plus seulement les jeunes, mais une mosaïque de profils, de sons, de générations. «L’Boulevard», c’est plus simple, plus fort, comme un label… Certains parlent encore du «L’Boulevard des jeunes musiciens», d’autres non, mais peu importe : le nom vit, il porte une histoire, une diversité, une énergie qui dépasse les étiquettes.

On peut avoir une idée de la fourchette du budget cette année ?
Hicham Bahou : On navigue entre 2.000 dirhams et 7 millions de dirhams, mais attention, ça englobe bien plus que le festival lui-même. On parle des activités, des ateliers, du Tremplin, de tout l’écosystème. On est un festival de taille moyenne, loin des mastodontes blindés de cash. Mais on fait avec, on optimise chaque dirham. Ces dernières années, la régularité de nos partenariats nous a donné une sérénité. Travailler avec des sponsors fidèles, ça change la donne : on peut se concentrer sur l’essentiel, faire vivre la scène, sans courir après chaque centime.