Culture
Jazzablanca 2026 : Plus fous, plus moustachus, toujours irrésistibles les Deluxe
Loin des concerts parfaitement calibrés, Deluxe a fait de son passage à Jazzablanca un exutoire collectif. Une performance généreuse où la virtuosité se nourrit autant du chaos que de la fragilité.
Nous sommes en 2026 et la musique live ressemble de plus en plus à un PowerPoint bien rodé, avec des lumières calibrées, des setlists prévisibles et des artistes qui se respectent trop pour oser la laideur. Et puis débarque Deluxe, six corps en sueur, moustaches en bataille, costumes de cirque baroque, et tout fout le camp.
A Jazzablanca, là où le jazz dialogue avec toutes les musiques, ils ont tout balancé, de leur electro-soul-rock-hip-hop-big-moustache-party à leur chaos organisé, en passant par leur générosité presque obscène. Et nous, on a pris. Parce que c’est exactement ce dont on avait besoin.
Leur septième album, Ça fait plaisir, et ce show entièrement repensé cristallise enfin ce qu’ils sont depuis plus de treize ans, un grand écart permanent qui devrait se déchirer à chaque mouvement et qui, pourtant, tient. «On veut tout en même temps», assume LiliBoy (Elisa Poublan dans le civil). Une formule qui résume à elle seule l’identité du groupe.
Six personnalités, six rêves parfois contradictoires, et un projet qui sert de caisse de résonance à tout cela. Sur scène, cette alchimie produit une tension permanente entre quelque chose de «complètement chaotique et complètement carré», selon les mots de Pépé (Clément Barba). Le saxophone hurle, les percussions cognent comme un cœur qui s’affole, les beats déploient toute leur intensité, tandis que la voix de LiliBoy glisse, suave et cassée à la fois, sur des nappes sonores qui sentent la sueur des clubs et la mélancolie des fins de nuit.
Car leur musique est le miroir parfait de leurs psychés, une frénésie qui cache mal le vertige. Derrière les moustaches et les costumes extravagants se nichent le syndrome de l’imposteur «peut-être», cette «peur du vide qu’il faut combler de façon un peu frénétique», comme le confie LiliBoy.
Soubri Moulin parle, lui, d’une véritable thérapie collective : «La scène, c’est un exutoire (…) pour trouver cet équilibre entre le chaos et la stabilité». Et cela s’entend. Chaque cassure de rythme, chaque drop qui surgit après une montée soul presque trop belle, chaque solo de saxophone qui part en vrille ressemble à une manière de ne pas se taire. Leur production déborde volontairement, empile les couches sonores, les grooves qui s’entrechoquent et les voix qui se répondent, comme si le silence était devenu l’ennemi absolu. Pourtant, au milieu de cette profusion, affleure leur faille la plus touchante, celle d’une addiction au public, ce besoin irrépressible d’être vus, aimés et de transpirer ensemble.
Le concert épouse précisément cette mécanique intérieure. Dès l’ouverture, une grosse caisse hip-hop massive percute des cuivres aux accents jazz, tandis que LiliBoy s’impose en maîtresse de cérémonie, corps et voix déjà en transe. Le public, d’abord encore retenu, presque trop sage, commence à céder. Plus loin, un morceau plus lent suspend brutalement la fête, la voix se fait plus nue, presque fragile, laissant apparaître cette mélancolie qu’ils ne cherchent plus vraiment à masquer. Puis vient le point de bascule. Un de leurs grands morceaux revisité explose dans une chorégraphie millimétrée où la sueur vole autant que les sourires. Pépé s’abandonne à un solo incandescent, quelque part entre le free jazz et le funk carnassier. À cet instant, le concert cesse d’être un spectacle. Il devient une fête où le groupe se cache et se révèle simultanément, où le public danse autant qu’il assiste à une confession collective.
Ce qui impressionne surtout, c’est la cohérence du projet. Beaucoup parlent aujourd’hui de métissage. Deluxe, lui, refuse les cases avec une gourmandise désarmante. Funk, hip-hop, soul, jazz, électro, rock…, tout cohabite sans hiérarchie, non pour démontrer une virtuosité, mais parce que ces musiciens semblent incapables de choisir. Leur musique n’est pas une addition de styles; c’est une personnalité collective.
Ils grandissent ensemble depuis quinze ans. À l’heure où tant de groupes se dissolvent, s’embourgeoisent ou deviennent leurs propres tribute bands, Deluxe continue d’avancer. Plus ambitieux, plus libres, plus moustachus aussi. «On est en thérapie de groupe», plaisante LiliBoy. Pépé parle de communication, de la nécessité de permettre à chacun d’exister pleinement dans le projet. Soubri évoque, lui, cette faim intacte, cette envie de rencontrer de nouveaux publics et de continuer à repousser les frontières. «L’histoire est loin d’être terminée».
A chaque performance, ils nous rappellent qu’un concert pouvait encore être un espace de désordre, de surprise et de joie collective. Deluxe est l’un des collectifs à revendiquer le droit d’être excessif, fragile, euphorique et profondément humain. Tant qu’ils continueront à tenir ce grand écart entre le chaos et la précision, nous reviendrons les voir, transpirants et reconnaissants, assister à ce drôle de miracle où six musiciens qui montent sur scène pour faire la fête, et qui finissent, sans même s’en rendre compte, par se soigner en public.
Un chaos De-luxe
Quinze ans de grand écart, six egos en fusion et une moustache collective qui refuse de tomber. On les a coincés entre deux balances. Ils n’ont pas esquivé.

Ça fait quinz ans que vous jonglez avec un grand écart stylistique qui frise parfois le numéro de cirque. Avec ce septième album, avez-vous enfin trouvé le point de tension idéal entre chaos et cohérence, ou êtes-vous simplement devenus plus forts pour masquer votre boulimie ?
LiliBoy : Je pense qu’on veut tout en même temps, et c’est clair. On est six sur scène, avec des envies et des rêves complètement différents. Deluxe, c’est la machine qui permet de réaliser tous ces rêves, même les plus opposés.
Pépé : C’est entre quelque chose de complètement chaotique et complètement carré. Très organisé, quoi.
On vous décrit comme un groupe qui donne tout, parfois trop. Cette générosité débordante ne serait-elle pas aussi une manière élégante de noyer le poisson ? Derrière les moustaches, les costumes et l’énergie qui gicle de partout, qu’est-ce que vous cachez vraiment ? Un doute ? Une mélancolie ?…
LiliBoy : Peut-être il y a un syndrome de l’imposteur et une peur du vide qu’il faut combler, de façon un peu frénétique.
Soubri : La scène et notre métier, c’est un peu une thérapie. Les personnalités qu’on a dans la vraie vie sont souvent à l’opposé de ce qu’on monte sur scène. Je ne sais pas si c’est pour noyer le poisson, mais c’est clairement un exutoire. On cherche cet équilibre entre chaos et stabilité. On l’a peut-être trouvé… mais ça cache encore quelque chose. On cherche toujours quoi. C’est une recherche infinie.
Pépé : C’est un métier très difficile. On se cache derrière les moustaches, les costumes, la mise en scène. Mais en même temps, c’est une façon de sublimer ce qu’on a à l’intérieur : à travers les accords, les solos, les paroles qui racontent notre histoire. C’est un moyen de dire les choses et d’échanger avec le public. Parce que c’est un échange. Seul dans le studio, c’est bien. Mais partager ça avec des gens qui viennent pour toi, et toi pour eux… c’est extraordinaire.
Jazzablanca n’est pas n’importe quel festival. Vous arrivez avec votre electro-soul-rock-hip-hop-big-moustache-party. Vous ressentez une forme de pression, presque d’illégitimité, à imposer votre joyeux bordel dans ce temple du jazz ? Ou vous venez précisément pour tout foutre en l’air, sourire aux lèvres et sueur aux tempes ?
LiliBoy : On va voir ce qui se passe. Ce sont les deux options : soit on fait comme à la maison, soit on appuie sur le bouton improvisation et adaptation. Ici, c’est un autre jeu. Beaucoup de gens vont nous découvrir ce soir. On pourrait presque s’inventer un nouveau nom, une nouvelle personnalité… Tout est possible si l’énergie est là.
Soubri : La vraie question, c’est : est-ce que le public de Jazzablanca est venu pour tout casser ? Moi j’ai l’impression d’être au premier date après un match sur une appli de rencontre. On ne sait pas sous quelle forme ça va se passer, mais on sait que ça va bien se passer. J’ai hâte de voir ce que le public a envie de faire. De toute façon, ils sont toujours contents qu’on leur propose gentiment un peu de bordel.
À l’heure où la plupart des groupes de votre génération ont splitté, se sont embourgeoisés ou sont devenus leur propre tribute band, comment expliquez-vous que Deluxe tienne encore debout, toujours plus fous, toujours plus moustachus ?
LiliBoy : Addiction collective au plaisir du public. Et pour vous dire toute la vérité… on est en thérapie de groupe.
Pépé : On travaille sur nous. On essaie de mieux communiquer, de faire en sorte que chacun puisse exister pleinement dans le projet, sur scène comme à l’écriture. Le show est plus élaboré pour que tout le monde ait sa place. On jongle pour que chacun soit heureux dans le groupe et dans sa vie.
Soubri : La chance qu’on a, c’est de ne pas avoir encore tout joué. C’est notre première fois à Casablanca. Ce genre d’événements te donne envie de continuer : l’année prochaine, le prochain album, de nouveaux continents, de nouveaux publics… L’histoire est loin d’être terminée. Il y a encore des énergies à éponger. Ce n’est jamais fini.
Ils rient, mais on les croit. Deluxe ne survit pas, il se soigne en public, à grands coups de cuivres, de beats et de sueur collective. Et pour l’instant, le remède fonctionne encore.
