Culture
Hypnotic Brass Ensemble : «Where Roots Refuse to Compete»
Vingt minutes après avoir quitté la scène avec Mehdi Nassouli, le Hypnotic Brass Ensemble est encore porté par le concert. Le collectif de Chicago nous parle d’Afrique, de polyrythmies, de qraqeb et d’une conviction que leur musique et celle de Mehdi Nassouli parlent, depuis toujours, une même langue.
Les plus belles rencontres musicales ne sont pas toujours des chocs esthétiques. Elles ressemblent parfois à un souvenir que personne ne savait partager. Sur scène, face à Mehdi Nassouli, le Hypnotic Brass Ensemble n’a pas donné l’impression de découvrir la musique gnaoua, mais de retrouver un rythme enfoui quelque part dans sa propre histoire.
Comme si Chicago et Essaouira, Marrakech, Taroudant…, s’étaient toujours parlé sans le savoir. Vingt minutes après le concert, les cuivres sont encore brûlants, les mains gardent le souvenir des qraqeb et la conversation dérive naturellement vers l’Afrique, l’héritage, les polyrythmies et cette idée que certaines musiques traversent les océans sans jamais perdre leur langue.
Comment votre univers musical a-t-il rencontré celui de Mehdi Nassouli ? À quel moment avez-vous compris que vos musiques pouvaient dialoguer ?
Nous connaissions déjà la musique gnaoua. Notre père nous a transmis le jazz, mais aussi les musiques du monde. Il nous répétait que le jazz est une création afro-américaine dont les racines plongent dans l’histoire de l’Afrique et de sa diaspora. Nous avons grandi avec cette conscience. Chez nous, la musique n’était pas un simple art, c’était une manière d’habiter le monde.
Lorsque la rencontre avec Mehdi Nassouli s’est présentée, nous n’avons pas eu l’impression de découvrir un univers étranger. Nous avons immédiatement reconnu un langage familier. Certaines de nos compositions partageaient déjà les mêmes couleurs harmoniques que les siennes.
Au fond, nos musiques naissent des mêmes racines. Nous avons simplement retrouvé un tronc commun. À partir de là, tout est devenu évident. Cette liberté vient précisément de ces fondations partagées. Lorsqu’on parle la même langue musicale, chacun peut aller très loin sans jamais perdre l’autre.
Et il y a aussi la dimension humaine. Nous venons de la rue… Enfin, This is a brotherhood. Mehdi comme les musiciens qui l’entourent portent une énergie qui nous ressemble. Nous nous serions probablement entendus même sans la musique. Au fond, le langage de la street et celui de la musique obéissent aux mêmes codes.
Une manière d’être plus qu’une simple manière de jouer ?
Exactement. C’est une façon de vivre !

Le rythme gnaoua, avec son fameux « quart de temps », semble offrir une grande liberté d’échange. Est-ce là que se trouve la clé de cette rencontre ?
Oui, parce que tout commence par le rythme.
Dans une partie du jazz moderne, notamment chez John Coltrane, le rythme peut parfois s’effacer au profit d’une recherche plus abstraite. Notre démarche est différente. Nous avons appris à être créatifs à l’intérieur d’un cadre (celui du rythme, du son et de la forme).
En découvrant la musique gnaoua, nous avons retrouvé cette même philosophie. Une tradition ancestrale, mais construite sur des principes qui nous étaient déjà familiers.
Lorsque nous sommes montés sur scène ensemble, personne n’avait besoin d’imposer quoi que ce soit. Chacun pouvait guider l’autre, écouter, répondre, relancer. C’est ainsi que naît une véritable conversation musicale. This is no ego car nous venons tous de la street (sourire).
Certains artistes cherchent avant tout à raconter une histoire, d’autres à faire voyager. Avec Mehdi, nous poursuivons une autre ambition, celle de créer une émotion partagée.
Il nourrit sa musique de chacune de ses rencontres à travers le monde. Nous faisons exactement la même chose. C’est cette curiosité qui nous réunit.
Ce que le public a entendu ce soir n’est pas une simple collaboration. C’est le prolongement d’une tradition ancienne qui continue d’inventer son avenir. Nous héritons de nos pères et de nos grands-pères, mais cet héritage n’a de sens que s’il continue de vivre.
Les rythmes ne parlent-ils pas déjà une langue universelle, au-delà des traditions ?
Absolument. C’est tout le principe des polyrythmies : plusieurs rythmes qui se croisent, se répondent et finissent par former un seul langage.
Lorsque Mehdi nous expliquait les structures de la musique gnaoua, nous avons réalisé que nous travaillions déjà selon une logique très proche. Dans notre morceau Balicky Bon, par exemple, les cuivres s’entrelacent exactement comme les rythmes gnaoua.
C’est cette architecture rythmique qui nous fascine. Elle laisse à chacun un espace d’expression tout en maintenant une cohérence collective.
Aujourd’hui, nous pouvons entrer naturellement dans leurs rythmes, taper des mains, jouer avec eux. Nous continuons d’apprendre, mais nous parlons déjà cette langue commune.
D’ailleurs, rappelez-moi le nom de ces instruments-là… ?
Les qraqeb ?
Honnêtement, nous pourrions très bien en intégrer un dans notre groupe (rires).
C’est un instrument extraordinaire. Les cuivres dessinent les lignes mélodiques ; les qraqeb occupent les espaces, révèlent des temps que l’on ne perçoit pas toujours et donnent au corps une envie immédiate de bouger.
Cette musique est profondément physique.
Au cours de ce voyage, nous avons aussi redécouvert le flamenco. En l’entendant ici, nous avons mesuré combien certaines de ses couleurs rythmiques rejoignent celles de l’Afrique du Nord. Plus on remonte vers les origines, plus ces liens apparaissent avec évidence. C’est fascinant !
Y a-t-il une question qu’aucun journaliste ne vous pose jamais mais que vous aimeriez entendre ?
Oui. Nous aimerions que l’on nous demande ce que le reste du monde pense réellement des Afro-Américains, et plus particulièrement de ceux de Chicago.
Tout le monde nous associe à la criminalité, aux gangs… Pourtant, chez nous, au lieu d’avoir une arme, on a une trompette, un trombone, etc.
Nous sommes des musiciens, mais nous avons aussi le sentiment d’être les ambassadeurs d’une communauté.
Notre père nous a initiés à la musique très jeunes pour lutter contre les stéréotypes. Il voulait montrer que de jeunes Afro -américains pouvaient être cultivés, disciplinés, curieux, capables d’exceller aussi bien dans le classique que dans le jazz. C’est cela que nous voulons transmettre partout où nous jouons.
Cela me fait penser à la Coupe du monde. Tout le monde annonçait que le Maroc s’arrêterait rapidement, personne ne croyait cette équipe capable de bousculer l’ordre établi…
Et pourtant, vous avez gagné (rires). Vous y êtes parvenus parce que vous aviez une chose que les pronostics ne mesurent jamais. Une foi absolue en vos propres moyens.
C’est aussi pour cette raison qu’il y a une question qui nous tient particulièrement à cœur, celle que nous ne sommes pas des outsiders. De fait, nous aimerions savoir quel regard portent les Marocains sur les Afro-Américains. Pas seulement sur ce que notre musique (le hip-hop, le jazz ou la soul) a apporté au monde, mais sur notre histoire, notre culture, notre héritage et ce que nous représentons aujourd’hui.
Parce qu’au fond, cela dépasse largement le cadre de la musique. Elle touche à notre identité. Et, pour nous, elle est tout aussi essentielle que les chansons elles-mêmes.
