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Chronique

Récolte céréalière : Le nombre d’or du Royaume

A l’heure où les tensions géopolitiques se multiplient et où les prix mondiaux des «commodities» deviennent imprévisibles, produire localement n’est plus un luxe, c’est une exigence.

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Quarante-quatre millions de quintaux. C’est le chiffre annoncé cette semaine par le ministère de l’Agriculture comme prévisions de récolte pour la campagne céréalière 2024-2025.

Une récolte en hausse de 41% par rapport à l’année dernière, sans pour autant être qualifiée de bonne dans ce contexte marqué par le stress hydrique persistant. Mais derrière cette donnée sectorielle se cache une vérité plus large : dans un pays qui aspire à l’émergence économique, la météo continue de faire la pluie et surtout le beau temps.

Car, même si la part de l’agriculture dans le PIB a nettement reculé ces dernières décennies, tombant sous la barre des 14%, ses effets d’entraînement restent puissants. Dans les zones rurales, l’agriculture demeure l’alpha et l’oméga de l’activité économique. Une bonne saison stimule la consommation, la logistique, les services. Une mauvaise freine l’ensemble de ces secteurs brutalement.

C’est ce qu’on appelle, en langage keynésien, «l’effet multiplicateur». Pour les professionnels et ménages concernés, cet effet est beaucoup plus concret : il s’agit de remplir ou non les étals, les comptes bancaires, les paniers…

En 2021, une campagne exceptionnelle à plus de 100 millions de quintaux avait contribué à tirer la croissance nationale à +7,9%, accélérant l’effet de base post-Covid. En 2022, la moisson était de 34 millions de quintaux. Le PIB est tombé à 1,3%, malgré le dynamisme des secteurs exportateurs.

Aujourd’hui, les prévisions de croissance tournent autour de 3,2 à 3,5% pour 2025, loin du seuil exigé des 6% (sur une bonne dizaine d’années) pour faire décoller le pays. Cela pose une question simple : comment une économie qui se rêve industrielle, moderne et bas carbone, peut-elle rester à ce point dépendante du ciel ?

La réponse est simple : parce que l’agriculture marocaine n’est pas une agriculture marginale : elle emploie encore plus du tiers des actifs, elle structure des territoires où vivent encore près de la moitié des Marocains, porte des pans entiers de l’économie et joue, encore aujourd’hui, sur la psychologie des urbains… Au Maroc, l’agriculture est bien plus qu’un secteur qui pèse 13% du PIB, c’est un socle.

Dans un pays qui regarde vers l’avenir (hydrogène vert, voitures électriques, fabrication d’avions, intelligence artificielle, énergies renouvelables…), il peut être tentant de reléguer l’agriculture au rang d’activité du passé. Elle ne pèse finalement que 13% de l’ensemble des richesses créées dans le pays. Les nouveaux secteurs peuvent donc prendre le relais. Mais ce serait une erreur stratégique.

Le Maroc a toujours été une terre agricole, et il le restera. Non pas par nostalgie, mais par nécessité : parce que l’agriculture conditionne encore la croissance du PIB et façonne les équilibres sociaux.

Cela étant dit, l’agriculture de demain ne ressemblera en rien à celle d’hier. Elle sera plus sobre en eau, plus technique, digitalisée, connectée, mieux adaptée aux chocs climatiques. Elle devra produire moins de volumes, mais plus de valeur.

L’État l’a bien compris en amorçant un virage avec la stratégie «Génération Green», en misant sur les filières résilientes, sur les jeunes «agripreneurs», sur le numérique, pour faire émerger une classe moyenne rurale… Mais cette transformation prendra du temps.

L’enjeu dépasse les hectares cultivés ou la quantité de quintaux de céréales cultivés, il touche à la souveraineté alimentaire, à la paix sociale. À l’heure où les tensions géopolitiques se multiplient et où les prix mondiaux des «commodities» deviennent imprévisibles, produire localement n’est plus un luxe, c’est une exigence.

Ce que les chiffres du ministère rappellent cette semaine, c’est que la terre marocaine et ce fameux chiffre de la récolte céréalière exprimé en millions de quintaux comptent encore pour beaucoup dans les équations et modèles économiques. Et que tant que le PIB national réagira aux saisons, il faudra garder les pieds sur terre, même quand on rêve de viser les étoiles.