Chronique
Quand on ne sait pas quoi faire…
Quand un pays ne sait pas quoi faire de ses richesses, là est le non-destin ! Surtout si cette grave défaillance est (ré)compensée par les slogans creux et les envolées idéologiques vaseuses.
En quoi que ce soit, quand on ne sait pas faire, il vaut mieux ne rien faire du tout. La plupart des bipèdes du Grand Sud font dans le grand «n’importe quoi» lorsqu’ils ne savent pas quoi faire.
Souventement, même de soi-même, on ne sait pas trop quoi faire. C’est dans ces moments de vacuité existentielle qu’un hominidé s’emploie à ronger ses ongles, à fumer, à se soûler, à fulminer, à jacasser ou à… s’occuper le plus méchamment possible des autres.
Il y a aussi ceux qui plongent leur curiosité au ras d’écran de leur smartphone. Là, ils peuvent pratiquer allègrement le voyeurisme sans qu’on leur assène quelque «hchouma!» que ce soit. Ils peuvent aussi faire un détour par le «Mur des Lamentations» facebookien et même y laisser une trace à leur tour. Bien sûr «tiktoker» à satiété aussi.
Mais les moins drôles sont ceux qui ne savent quoi faire de leurs mains, voire de leur index qui, de temps en temps, va chercher quelque vice caché dans le canal lacrymo-nasal ! Une peu réjouissante pratique que nous partageons avec notre cousinage simiesque.
Il arrive également qu’on ne sache vraiment pas quoi faire de notre corps. On le fait déambuler à en perdre son souffle dans les agoras noires de monde, lui témoignant si peu de respect et parfois l’offrant pour des jouissances furtives.
En plus tragique, il y a ceux qui ne savent pas quoi faire de leur temps, au point de s’acharner quelquefois à le «tuer».
Appliquées à des pays, ces postures offrent une galerie riche en enseignements. Il est ainsi des contrées où l’on «tue» le temps dans les palabres. Dans cet «autre monde», il avait suffi de parler d’une usine pour qu’elle existât en vrai.
Ou d’une station de dessalement de l’eau de mer produisant un milliard de mètres cubes à la seconde pour qu’elle tournât à plein tube ! Parler, puis parler, encore parler… «Tuer le temps» à palabrer, cela ne coûte pas un centime et ça te calme l’impatience d’un peuple.
L’«autocratillon» tunisien a élevé cette pratique au rang d’un sacerdoce. Ainsi, chaque problème est traité au moyen d’une séance de poésie ou de prose dans un arabe classique digne des fameuses «mou’allaqate».
Un pensum dûment asséné au ministre concerné, lequel, tête baissée, maudit le jour de sa nomination. Envahi par… la vacuité, l’«autocratillon» ne sait quoi faire ni de son temps ni de celui du peuple tunisien, l’essentiel étant la fidélité à toute épreuve au théorème consacré par Abdallah Al Qosaïmi qui définit les «Arabes» comme «un phénomène sonore» (dahira sawtiya).
Quand un pays ne sait pas quoi faire de ses libertés, il risque leur perte et la sienne propre. La plupart des pays d’Europe de l’Est ont ainsi déboulé vers le national-populisme alors que leur conquête des libertés est encore toute fraîche. Et pire encore si l’on ne sait quoi faire de ses institutions démocratiques ! Le cas de la France est emblématique à cet égard.
Mais quand un pays ne sait pas quoi faire de ses richesses, là est le non-destin ! Surtout si cette grave défaillance est (ré)compensée par les slogans creux et les envolées idéologiques vaseuses. En la matière, on a vu ainsi les grandes «performances» chaotiques de Chavez et Maduro au Vénézuéla, ou encore Tebboune et Chengriha en Algérie.
Il y a même ceux qui ne savent pas quoi faire de leur âme. La séduction par l’avoir au détriment de l’être les précipite dans les pires turpitudes de l’opportunisme.
Les vingt-et-un grammes que pèserait chacune de leurs âmes leur pèsent si lourdement qu’ils s’en débarrassent en les vendant à tous les diables. Que de dévots honteusement drapés du burnous de la tartuferie ! Que de malfaisance faussement estampillée du sceau de la bienfaisance !
Tel leader de parti, qui plus est de gauche, dûment interdit de toute responsabilité officielle, ose aujourd’hui des envolées puristes, l’imposture de la posture prétendument patriotique, en sus.
Tel autre marabout politique a vainement essayé le podcast, le sermon religieux, la causerie politicienne, le discours ex cathedra face à ses pavloviens adeptes, sans compter les vociférations face aux micros croisés au tournant d’une commémoration ou d’une présentation de condoléances… «Ni beauté ni venue ponctuelle», dit la sagesse populaire à propos des semblables de notre tartuffe.
Parce que les conflits surviennent souvent à la suite de propos belliqueux, ceux qui ne savent pas quoi faire de leur langue ne ratent jamais les brimades et quelquefois les catastrophes. Ils ne peuvent résister aux pulsions logomachiques, quand bien même ils tourneraient cent fois leurs langues dans leur bouche.
C’est ainsi que nombre de chefs d’État bavards se heurtent, invariablement, soit au mécontentement de leurs peuples, soit à la colère de leurs homologues pour des phrases ou même des mots inappropriés. Il y a même ceux dont les mots s’évaporent aussitôt sortis de la bouche.
L’inflation les a dépréciés au point qu’ils ne valent plus un coup de cidre. À ce propos, je ne peux m’empêcher de penser à un président qui, dans un même discours, voire la même longue phrase, évoque la pénurie en lentilles et… «le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes» !
Le contre-exemple de cette détestable pratique nous est offert par le Roi Mohammed VI qui a élu l’action en lieu et place des vaines abstractions. Sa parole est à la fois rare et mesurée à la syllabe et au décibel près.
De ce fait, elle fait l’objet d’un vif intérêt des chancelleries et, aussitôt prononcée, de l’exégèse affinée des observateurs.
«Celui qui ne sait pas d’où il vient ne peut savoir où il va», écrivit Antonio Gramsci. Mais, dit Antoine de Saint-Exupéry, «on ne peut montrer le chemin à celui qui ne sait où aller».