Chronique
L’UE mise 200 milliards sur l’IA : Le Maroc, dans le jeu ?
L’Europe, obsédée par sa souveraineté numérique, a besoin de partenaires stratégiques fiables, stables et énergétiquement green et compétitifs. Et le Maroc a tout pour en être un.
Le monde de l’IA ressemble à un ring où deux poids lourds, Washington et Pékin, s’échangent des uppercuts technologiques à coups de milliards. Mais voilà qu’un troisième boxeur entre dans l’arène: l’Union européenne, qui ne veut plus rester un simple spectateur.
Lors du Sommet européen de l’intelligence artificielle tenu récemment à Paris, les pays de l’UE ont mis 200 milliards d’euros sur la table, avec un objectif clair : bâtir un troisième pôle technologique mondial et ne plus être dépendant des États-Unis et de la Chine.
Mais l’Europe ne veut pas jouer seule. Le président français Emmanuel Macron, dans une interview donnée à une chaîne française et à une célèbre youtubeuse indienne (tout un symbole de la nouvelle diplomatie numérique), a tracé les grandes lignes d’une alliance avec l’Inde.
Une évidence : l’Inde forme 1 million d’ingénieurs par an, plus que tous les pays européens réunis, et s’impose déjà comme un acteur de poids dans l’IA. Pendant que les GAFA et les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) mènent la danse, Bruxelles et New Delhi veulent se créer leur propre partition.
Jusque-là, tout va bien. Mais un détail intrigue : parmi les investissements annoncés, certains projets phares, comme les gigafactories et les data centers tournant à l’énergie propre, pourraient être implantés en Europe, en Inde… mais aussi aux Émirats arabes unis, a annoncé Macron. Le Maroc, absent du casting ?
Si l’intelligence artificielle est la nouvelle ruée vers l’or, alors les data centers en sont les mines, et l’électricité en est le carburant. Former des ingénieurs est un défi, et on ne peut rivaliser avec une puissance démographique comme l’Inde, mais encore faut-il donner à ces geeks les infrastructures adaptées.
Or, le Maroc coche toutes les cases pour accueillir une partie de ces infrastructures. L’IA est gourmande en énergie. Très gourmande. Un simple modèle de deep learning consomme autant d’électricité qu’une ville de 200.000 habitants. Et dans cette équation, le Maroc détient un joker majeur : son mix énergétique.
Avec Noor à Ouarzazate, les fermes éoliennes de Tarfaya et les mégaprojets en cours dans l’hydrogène vert, le Royaume a déjà ce que l’Europe cherche : une électricité propre, abondante et compétitive.
Deuxième argument : entre une Europe vieillissante en quête de compétitivité et une Afrique qui explose démographiquement, le Maroc est une zone tampon. À trois heures de vol de Paris, Madrid ou Berlin, le Royaume est bien plus proche des centres de décisions européens que ne le sont Dubaï ou Bangalore.
Nous sommes déjà interconnectés par des câbles sous-marins et nos réglementations sont pratiquement similaires ou facilement adaptables. Pourquoi ne pas faire de notre pays le nouvel eldorado des data centers ? Là où la chaleur effraie, dans les vastes terres du Sahara, le soleil peut alimenter des fermes de serveurs.
L’UE veut des infrastructures souveraines ? Un Google Cloud made in Morocco aurait plus de sens que des centres de données enfouis sous le sable émirati ou indien.
Rater ce train européen de l’IA serait une erreur monumentale. L’histoire nous l’a montré : ceux qui restent spectateurs finissent dépendants des choix des autres. Le Maroc a su se positionner dans l’automobile et l’aéronautique en s’imposant, en moins de 20 ans, comme un maillon essentiel des chaînes de valeur européennes. Pourquoi ne pas répliquer cette stratégie dans l’IA ?
L’heure n’est plus à l’attente. La géopolitique de l’IA est un jeu d’échecs où les coups d’avance font toute la différence. Rabat doit se placer au cœur des négociations, proposer des offres concrètes à ses amis européens et faire valoir ses atouts. L’Europe, obsédée par sa souveraineté numérique, a besoin de partenaires stratégiques fiables, stables et énergétiquement green et compétitifs. Et le Maroc a tout pour en être un.
