Culture
Tanjazz : Le jazz prend la tangente
Du swing survitaminé de The Groovy Four aux cuivres de Buena Vista All Stars, en passant par les fêlures de Diego El Cigala, le 23e Tanjazz a joyeusement bousculé les frontières musicales. Trois jours durant, les héritages se sont croisés, frottés et transformés.
Vendredi soir, les cuivres ont pris possession du Palais des institutions italiennes. Une trompette cubaine répond à un saxophone entendu quelques heures plus tôt, les conversations se perdent sous les premières mesures et, au fond, des corps commencent déjà à battre la mesure.
Tanjazz est lancé. Pas besoin de demander longtemps où se trouve le jazz. Il est partout, précisément parce qu’il refuse de rester à sa place.
Du 18 au 20 septembre, le festival en a fait voir de toutes les couleurs aux amateurs de genres bien rangés. Du swing millésimé de The Groovy Four aux effluves de La Havane de Buena Vista All Stars, de la voix râpeuse de Diego El Cigala aux guitares de Rodrigo y Gabriela, cette 23e édition a brassé les époques et les géographies avec une gourmandise presque insolente.
Les gardiens du temple pourront toujours objecter que tout cela déborde largement du jazz. Ils auront raison. Et c’est justement ce qui rend Tanjazz intéressant.
Swing qui peut !
The Groovy Four arrive avec une machine à remonter le temps réglée sur l’Amérique des années 1940 et 1950. Pas besoin de davantage que de quatre musiciens pour la faire démarrer. Martín Burguez chante et malmène sa guitare, Arnaud Desprez souffle dans son ténor, Oriol Fontanals fait marcher la contrebasse et Pascal Mucci tient la baraque derrière ses fûts.
Le quartet navigue dans cette zone particulièrement fertile où le blues se frotte au swing et où le rhythm & blues commence déjà à annoncer le rock’n’roll. Une musique qui ne demande pas la permission avant de faire bouger les jambes.
«C’est une musique très punchy, facile à écouter, dansante», nous raconte Desprez. Mais derrière l’apparente simplicité, il y a une affaire de transmission. Le saxophoniste emploie même un mot que beaucoup de musiciens préféreraient contourner.
Il faut d’abord «copier» ce qui a été fait avant, dit-il, puis fabriquer ses propres idées, ses variations, son langage. Voilà peut-être la première leçon de ce Tanjazz. L’héritage n’a d’intérêt que lorsqu’on ose le déranger un peu. Burguez résume autrement la chose.
«We tell stories when we play». Qu’ils dansent ou restent simplement à écouter, le guitariste veut atteindre ceux qui se trouvent devant lui. Car le swing n’a jamais été uniquement une affaire de notes. Il lui faut des corps.
The Swing Shouters le savent également. Eux aussi remontent aux années 1930 et 1940 et retrouvent cette vieille complicité entre jazz et Lindy Hop. On se souvient alors qu’avant de devenir matière à exégèses savantes, cette musique avait une mission autrement plus urgente. Faire danser.
La voix et les cicatrices
Puis la température change. Diego El Cigala n’a pas besoin d’occuper tout l’espace pour l’aimanter. Il lui suffit de cette voix qui semble avoir traversé quelques vies avant d’arriver jusqu’au micro.
Plus de vingt ans après Lágrimas Negras, son compagnonnage historique avec le pianiste cubain Bebo Valdés continue de planer. Flamenco, boléro et pulsations latines s’y étaient rencontrés sans demander leurs papiers.
Sur scène, El Cigala ne polit pas les sentiments. Il les laisse avec leurs aspérités. Les syllabes grincent, se brisent parfois, repartent. Chez lui, la mélancolie n’est jamais décorative. Et voilà Tanjazz parti ailleurs.
C’est toute la vertu d’un festival qui peut passer du swing bondissant à cette gravité sans présenter ses excuses.
Cuba, le son et la manière
Avec Buena Vista All Stars, pourtant, un danger rôde. Celui de la carte postale. La Havane sépia, quelques vieilles américaines, un cigare posé quelque part et suffisamment de nostalgie pour vendre le voyage.
Demetrio Muñiz balaie tout cela en quelques mots. «La musique ne meurt jamais».
Lorsque nous rencontrons le directeur musical et arrangeur de la formation avec le trompettiste Manuel Machado, la conversation revient sans cesse à cette idée.
Buena Vista Social Club a certes propulsé dans le monde entier des chansons cubaines devenues indissociables de son histoire. Mais Muñiz rappelle que nombre d’entre elles existaient bien avant cette aventure. Elles appartiennent à la culture cubaine.
Pas question, dès lors, de les momifier.
Machado attire plutôt l’oreille vers le travail d’arrangement de Muñiz, cette architecture de cuivres bâtie notamment autour de deux trompettes et deux trombones.
Les mélodies sont familières, mais les habits changent. Même brassage chez les musiciens.
Trois, voire quatre générations se retrouvent dans la formation. Certains ne sont pas Cubains. Plusieurs ont été les élèves de ceux qui les précèdent aujourd’hui sur scène.
Muñiz refuse d’ailleurs le mot «sauvetage» lorsqu’on lui parle de musique traditionnelle. Rien à sauver, puisque rien n’est mort.
«La musique n’a pas de frontières. Elle appartient à celui qui la cultive et à celui qui l’aime».
Tanjazz aurait presque pu imprimer la phrase sur ses affiches.
Car cette édition aura pris un malin plaisir à maltraiter les frontières. The Haggis Horns amène son funk britannique, Buena Vista ses rythmes cubains, El Cigala son flamenco cabossé et Rodrigo y Gabriela leurs guitares percussives nourries autant de musiques latines que d’une vieille passion pour le rock et le métal.
Est-ce encore du jazz ?
Excellente question pour terminer une soirée autour d’une table. Beaucoup moins lorsqu’un concert est en train de vous emporter.
Tanjazz semble avoir tranché depuis longtemps. Ici, le jazz vaut moins comme territoire que comme passeport. On entre par une porte et l’on ressort par une autre, parfois très loin de l’endroit où l’on pensait aller.
C’est probablement pour cela que le festival fonctionne lorsqu’il est à son meilleur. Il ne demande pas aux musiques de montrer leur arbre généalogique avant de monter sur scène. Il les laisse se rencontrer.
Trois jours, quelques nuits trop courtes et beaucoup de décibels plus tard, Tanjazz replie ses scènes. Les cuivres se taisent. Pas leur écho.
