Agriculture
Irrigation : L’approche nexus change la donne
La stratégie agricole Génération Green 2020-2030 a orienté l’agriculture irriguée vers plus d’efficacité hydrique et énergétique. L’opérationnalisation du nexus, notamment la gestion intégrée eau, énergie et alimentation, se manifeste à travers plusieurs actions dans le domaine de l’irrigation au Maroc.
Face à l’ampleur des crises liées à l’eau (sécheresse), à l’énergie (coût prohibitif), à la sécurité alimentaire et aux écosystèmes naturels, de plus en plus fragiles, l’approche nexus ou la gestion intégrée des ressources s’est renforcée au cours des dernières années au Maroc.
Le retour d’expérience de plusieurs pays, dont le Royaume, prouve que le nexus eau, énergie et alimentation, prenant en compte l’interconnexion et l’interdépendance de ces secteurs, est un mécanisme efficace pour assurer une transition durable et résiliente. Rappelons que l’objectif principal de cette approche intégrée est d’assurer durablement la sécurité énergétique, alimentaire et hydrique.
Lors de la deuxième édition du Forum WEFE Nexus de Tanger, organisée par le Conseil régional de Tanger-Tétouan-Al Hoceima, l’approche nexus dans le domaine de l’irrigation au niveau national a été exposée par Zakaria El Yacoubi, chef de division des ressources hydroagricoles au ministère de l’Agriculture.
Une série de mesures concrètes
Au Maroc, le modèle d’aménagement en matière d’irrigation, adopté depuis les années 90, opérationnalise l’approche nexus, à travers la rationalisation de l’utilisation de l’eau et de l’énergie.
Ceci dit, l’évènement de la Stratégie agricole Génération Green 2020-2030 marque un tournant pour l’agriculture irriguée au Maroc. Elle a orienté celle-ci vers plus d’efficacité hydrique et énergétique. Et ce, avec l’objectif de couvrir près de 20% de la surface agricole utile (SAU) irriguée avec de l’énergie renouvelable.
«Depuis plus d’une vingtaine d’années, de l’amont à l’aval, tous les réseaux d’irrigation sont aménagés avec des prises directes sur les barrages», assure Zakaria El Yacoubi. Et d’expliquer : «L’objectif d’une telle méthode est d’éviter les pertes d’eau, tout en captant l’énergie potentielle de l’eau des barrages». En clair, grâce aux prises directes sur les barrages, le Maroc a pu se défaire de la méthode moins efficiente de lâcher d’eau, couplée au système de pompage.
«Aujourd’hui, il y a des périmètres agricoles qui sont irrigués avec zéro énergie», assure le responsable du département de l’Agriculture. Autre information de taille livrée : le Maroc a pratiquement généralisé le transport de l’eau en conduite sous pression.
De plus, les efforts déployés par l’État depuis plus d’une quinzaine d’années ont permis de doter toutes les stations de pompage de modes de régulation intelligents. Concrètement, la vitesse variable au niveau des stations de pompage permet d’économiser significativement l’énergie par rapport aux modes de régulation classiques.
La tutelle s’est également évertuée à rendre possible l’individualisation des exploitations agricoles. Pour preuve, aujourd’hui, chaque exploitation peut s’équiper d’un compteur individuel d’irrigation.
«Nous sommes en train de généraliser l’irrigation goutte à goutte, plus économe en consommation d’eau. Ce système représente plus de 50% de la surface irriguée au Maroc», a renseigné, récemment, l’expert lors du Forum de Tanger.
Le goutte-à-goutte avance
Rappelons qu’avant la modernisation du système d’irrigation, le transport de l’eau se faisait de façon peu efficiente. Les projets de modernisation ayant mis en place les réseaux de distribution sous pression et des stations de filtration collectives ont facilité l’implémentation du système de goutte-à-goutte au niveau des exploitations agricoles.
50 MMDH seront investis
Zakaria El Yacoubi est formel : l’irrigation par goutte-à-goutte a eu un impact significatif sur les exploitations agricoles en termes d’efficience, de rendement et de productivité. «Cette méthode d’irrigation a permis une économie d’eau de 50% au niveau des exploitations agricoles. À cela s’ajoute l’augmentation des rendements, de la valeur ajoutée et donc des revenus des exploitants», a-t-il fait observer.
Il est utile de préciser que la stratégie nationale en matière d’irrigation impliquant le secteur privé devrait mobiliser, à l’horizon 2030, près de 50 MMDH d’investissements. Elle ambitionne à terme de doubler la valeur ajoutée agricole par mètre cube d’eau.
Les deux leviers émergents
Toujours en matière d’irrigation, l’opérationnalisation du nexus, notamment la gestion intégrée eau, énergie et alimentation, se manifeste également avec le lancement d’un vaste programme de dessalement de l’eau de mer. Ce dernier porte sur une capacité globale de 1,7 milliard de m3 partagée entre l’eau potable et celle d’irrigation.
Faut-il le préciser, au Maroc, grâce à l’innovation et au grand potentiel en ressources renouvelables, le mètre cube d’eau dessalée est produit avec moins de 3 kilowattheures.
L’avantage du système de dessalement le plus répandu, censé accroître sensiblement la surface des périmètres irrigués du pays, est qu’il utilise exclusivement de l’énergie renouvelable. Une source énergétique, appelée à contribuer sensiblement à l’allègement de la facture énergétique du pays.
Concrètement, la station de dessalement, qui sera construite à Tanger, permettra de libérer les ressources hydriques conventionnelles pour l’irrigation.
Autre initiative visant l’amélioration de l’offre hydrique : la construction des autoroutes de l’eau et des réservoirs qui permettront au Maroc d’éviter la perte de 1 milliard de m3 d’eau via la mer.
Déjà opérationnelle, l’autoroute de l’eau, Sebou-Bouregreg, ayant assuré la sécurité hydrique (eau potable) aux villes de Rabat et Casablanca, est un exemple édifiant en la matière.
Outre sa vocation consistant à sécuriser l’approvisionnement en eau potable du Grand Tanger, le projet d’interconnexion des barrages Oued El-Makhazine et Dar Khrofa sera utilisé pour l’irrigation de 10.000 hectares agricoles.
Par ailleurs, selon Zakaria El Yacoubi, l’approche nexus a aussi une place importante au niveau de la gouvernance. En cela, le programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation permet une adaptation continue de la planification de l’eau pour renforcer les systèmes d’approvisionnement.
Au final, le Maroc, qui a bâti un cadre de gouvernance intersectorielle, en phase avec l’approche nexus, utilise trois leviers afin de relever les défis de l’eau pour assurer sa souveraineté alimentaire. Il s’agit de la sécurisation de l’offre hydrique (nouveaux barrages, autoroutes de l’eau, dessalement), l’amélioration de l’efficacité de l’approvisionnement (programmes de modernisation des infrastructures et reconversion) et le renforcement du nexus eau, énergie et alimentation.