Diplomatie
Relations économiques : Entre Rabat et Paris, tout baigne !
La brouille diplomatique n’a pas impacté les fondamentaux des relations économiques. Toutefois, un retour à la normale favorisera la reprise d’une véritable dynamique économique entre les deux pays.
Entre le Maroc et la France, les relations diplomatiques, malgré leur profondeur et résilience, n’ont pas toujours été au beau fixe. Des tensions conjoncturelles qui n’entacheront pas pour autant les forts liens économiques, culturels, sociaux et historiques qui lient les deux pays. Ces fondamentaux, malgré leur dégradation depuis 2017, n’ont pas été les victimes collatérales de la brouille diplomatique ayant été enclenchée quelques mois après l’élection de l’actuel président de la République française. Sur le plan économique, l’impact de ce malaise diplomatique profond a été minime, si ce n’est un timide ralentissement de la dynamique des relations. Toutefois, les fondamentaux des liens économiques n’ont pas bougé d’un iota, comme le précise l’économiste Abdelghani Youmni : «La dynamique des relations diplomatiques a été certes ralentie par une phase glaciale, mais cette situation n’a ni ralenti ni modifié les fondamentaux des relations économiques bilatérales et les dynamiques d’investissement des entreprises françaises», souligne le spécialiste des politiques publiques, qui tient à préciser que les liens économiques entre les deux pays sont historiquement «très forts» et la corrélation entre le temps politique et le temps économique des deux pays a toujours été faible, voire insignifiante, selon lui.
Circulez, il n’y a rien à voir !
«Ces relations n’ont pas été vraiment impactées par la crise diplomatique. Les entreprises françaises installées au Maroc ont continué d’opérer de manière normale, en collaboration avec la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM). Ce qui se faisait avant la brouille a continué après», réaffirme de son côté Jawad Kerdoudi. Le président de l’Institut marocain des relations internationales (IMRI) cite pour exemple ce voyage d’affaires effectué récemment par une délégation menée par la Chambre française de commerce et d’industrie du Maroc (CFCIM) à Laâyoune, au Sahara marocain, et où le président de la Chambre a réitéré le caractère apolitique de ces liens économiques. Maintenant, si du côté du secteur privé, tout baigne, pour celui public c’est une autre paire de manches. Le Maroc, un chantier à ciel ouvert, présente d’énormes opportunités d’affaires pour les entreprises de l’Hexagone. Des opportunités qui risquent de devenir limitées si la crise diplomatique se poursuit. «Effectivement, cette crise pourrait s’élargir au niveau économique pour ce qui est des nouveaux investissements lancés par le Maroc, à l’instar de la prochaine ligne à grande vitesse (LGV) Casablanca-Marrakech. La Chine a affiché son intérêt pour ce marché, même si les entreprises françaises pourraient être la meilleure option, vu qu’elles ont conçu la première LGV, ce qui nous facilitera la tâche en termes de technicité et d’entretien», déclare Kerdoudi. Outre la LGV, les Français ont également des visées sur les projets d’hydrogène vert au Maroc, un domaine où les Allemands disposent d’une certaine longueur d’avance.
Vers un début de réchauffement diplomatique ?
Quoi qu’il en soit, ce qui est sûr c’est qu’on assiste aujourd’hui à des signaux positifs annonçant un début de réchauffement des relations entre Rabat et Paris. Il y a trois semaines, Christophe Lecourtier, ambassadeur de la France au Maroc, a finalement remis sa lettre d’accréditation au Roi MohammedVI. La semaine dernière, Samira Sitaïl a été nommée ambassadrice du Maroc à Paris, un poste resté vacant depuis un an après l’appel de Mohammed Benchaâboun à d’autres responsabilités au Maroc. «Lecourtier s’attelle depuis son installation à Rabat à améliorer les choses. La nomination de Sitaïl est extrêmement symbolique. Il y a eu également la visite d’un attaché militaire de l’ambassade de France à Laâyoune, un évènement d’une grande importance, mais qui est passé inaperçu», indique Kerdoudi.
Le réchauffement diplomatique, tant attendu, favorisera incontestablement la reprise d’une véritable dynamique économique entre Rabat et Paris. D’autant plus que les opportunités de partenariats entre les entreprises des deux pays, à destination du marché africain, sont énormes. «Face à une raréfaction de la main-d’œuvre et d’étroitesse des marchés, nous pourrions assister à une nouvelle phase de mondialisation, avec le Maroc comme acteur du ruissellement des IDE et des technologies vers l’Afrique», souligne Youmni. Le Maroc, bien implanté sur le continent africain, pourrait ainsi constituer le meilleur allié des entreprises françaises en quête de nouveaux relais de croissance.
Le poids économique en chiffres
Les grandes entreprises et les entreprises de taille intermédiaire (ETI) françaises sont très présentes au Maroc à travers plus de 1.300 filiales, avec des créations d’emplois directs et indirects par milliers, derrière le Japon, premier pourvoyeur d’emplois au Maroc, avec plus de 50.000 emplois. Dans le sens inverse, le Maroc est le premier investisseur africain en France avec un flux de 1,8 milliard d’euros sur les six dernières années, souligne l’économiste Abdelghani Youmni, avant de rappeler, par ailleurs, qu’en 2022, la France a été classée premier investisseur au Maroc avec un stock de capital de 8,1 milliards d’euros, représentant 30,8% des IDE étrangers, devant les États-Unis, l’Espagne et les Émirats arabes unis. «Les transferts de revenus des Marocains résidant en France ont été de 3,3 milliards d’euros, soit 32.3% du total des transferts des Marocains du Monde (MDM)», poursuit Youmni. Aussi, la France consolide sa position de premier pourvoyeur des recettes touristiques au Maroc. Les dépenses des touristes français en 2022 se sont élevées à 2,9 milliards d’euros en 2022, contre 1,2 milliard en 2021, soit 34% du total des recettes touristiques au Maroc, selon les chiffres de l’ambassade de France au Maroc. Sur les 11 millions de touristes ayant visité le Maroc, 3,6 millions sont de nationalité française. Sur le plan commercial, «le Maroc est, tous secteurs confondus, notre premier partenaire commercial africain, et notre deuxième partenaire dans la région Afrique du Nord Moyen-Orient», selon l’ambassade de France à Rabat. Cette évolution découle principalement des exportations marocaines de véhicules et d’importations dominées par les équipements électroniques et mécaniques (24,9%) et les produits agricoles (20,5%).
À noter que la France est redevenue en 2021 le deuxième fournisseur du Maroc (10,6% des parts de marché) grâce à une forte progression des ventes de blé.