Culture
Moulay Ahmed Alami : «Au-delà du jazz, le festival cherche à équilibrer performance live et spectacle»
Jazzablanca, rendez-vous culturel incontournable au Maroc, mêle jazz, pop, soul et musiques du monde. Moulay Ahmed Alami, son directeur, dévoile sa vision : Ancrer le festival dans l’identité de Casablanca, pérenniser sa scène gratuite et propulser les talents marocains à l’international, tout en surmontant les défis logistiques et financiers.
Producteur passionné, mélomane et audacieux, Moulay Ahmed Alami dirige l’incontournable et très attendu Jazzablanca. Depuis 2013, il insuffle éclectisme et qualité, transformant l’événement en une expérience festive à Anfa Park, tout en soutenant talents locaux et shows gratuits.
Jazzablanca est devenu un événement incontournable au Maroc et dans la région. Quelle est votre vision à long terme pour le festival ?
Le festival se distingue par sa dimension humaine, une caractéristique que nous tenons à préserver. Cependant, il reste encore beaucoup à développer, notamment en ce qui concerne l’engagement du public casablancais et la création d’une véritable symbiose entre la ville et le festival.
L’objectif est que Casablanca vive au rythme de Jazzablanca pendant la durée de l’événement, qu’il s’agisse de trois, neuf ou dix jours, la formule finale reste à définir. Pour atteindre cet objectif, un travail collectif avec les élus locaux, la région, la wilaya et le ministère de la Culture est essentiel. Cela nécessite une mobilisation commune pour faire de Jazzablanca un véritable représentant de la ville. Et nous sommes déterminés à pousser dans cette direction !
La scène gratuite, bien qu’accessible à tous, n’a pas encore atteint son plein potentiel. Depuis plusieurs années, elle met en avant de jeunes talents marocains, jouant un rôle de tremplin pour ces artistes. Cependant, cela reste insuffisant. Nous souhaitons programmer des artistes de renom, mais leur coût représente un défi pour la partie gratuite du festival.
Si le modèle économique des concerts payants est désormais viable, celui de la partie gratuite reste à équilibrer, notamment grâce à l’implication de partenaires.
Quels ont été les principaux obstacles rencontrés et quelles sont vos aspirations pour développer un modèle économique pérenne ?
L’un des principaux défis pour les années à venir est d’établir un modèle économique stable pour la partie gratuite du festival.
Cela passe par un travail de rassemblement des élus autour du projet Jazzablanca et par un renforcement du mécénat culturel, notamment via les fondations bancaires comme Saham Bank, qui soutient la scène Nouveau Souffle, ou encore la Fondation BMCI, qui a précédemment accompagné des événements à la Place des Nations unies. Ces partenariats sont essentiels pour développer une scène qualitative, à l’image de celle du Parc de la Ligue arabe…
L’installation à Anfa Park en 2022 a marqué un tournant pour Jazzablanca, avec un format repensé et une expérience plus immersive… Quels ont été les principaux défis de cette transition, et comment ce nouvel espace a-t-il transformé l’expérience des festivaliers ?
Depuis 2022, le déménagement du festival vers le parc Anfa Park a marqué un tournant majeur. Ce changement, décidé en pleine sortie de la crise Covid et avec seulement deux mois de préparation, a représenté un défi logistique et financier. Passer d’un hippodrome à un parc peu connu, dans un quartier en construction, a suscité des inquiétudes parmi les partenaires et le public.
Cependant, cette transition a permis de créer une expérience plus immersive, avec une capacité d’accueil adaptée à environ 10.000 personnes. Les flux, la sécurité et l’expérience globale ont été repensés pour offrir un moment de bonheur collectif, essence même d’un festival. La logistique reste un défi constant, comme en témoigne l’anecdote de 2018, où un avion en panne à Cuba a failli compromettre le concert de Roberto Fonseca…
Grâce à un travail d’équipe avec Air France, les artistes ont pu être acheminés à temps, montant sur scène directement après leur arrivée. Ces imprévus, bien que stressants, font partie de l’aventure du festival et renforcent la détermination à offrir une expérience de qualité.
Quels seront les moments phares de l’édition 2025 ?
Pour 2025, nous sommes ravis d’accueillir les Black Eyed Peas, dont la venue a été finalisée après une offre initiale en mars et une signature en décembre. Ce choix audacieux incarne une ouverture stylistique majeure, promettant un final explosif, digne d’un feu d’artifice.
En parallèle, Macklemore, autre tête d’affiche de renommée mondiale, apportera sa stature internationale. Parmi les autres temps forts, nous retrouverons des artistes emblématiques tels que Kool and The Gang, Seal, Hindi Zahra, ainsi qu’Ibrahim Maalouf, qui promet un concert festif en fanfare.
Le groupe Parcels, acclamé à Coachella, viendra également enflammer la scène. Enfin, la Scène 21 mettra en lumière une nouvelle génération d’artistes jazz et pop, incarnant la vitalité et la diversité de la création contemporaine.
Jazzablanca est connu pour son éclectisme, mêlant jazz, pop, soul, funk et musiques du monde. Comment équilibrez-vous cet éclectisme tout en préservant l’ADN jazz du festival ?
La Scène 21, par exemple, propose une ambiance paisible au coucher du soleil, idéale pour découvrir des artistes world, avant de laisser place à des performances plus dynamiques sur la scène principale… Au-delà du jazz, le festival cherche à équilibrer performance live et spectacle, tout en restant fidèle à l’essence artistique.
La Scène 21, par exemple, met en avant des talents, comme Faraj Suleiman ou Ezra Collective, sélectionnés pour leur virtuosité et leur énergie sur scène. Ces choix sont le fruit d’une écoute attentive de l’équipe, qui suit les tendances musicales et les propositions des bookers, tout en tenant compte des contraintes logistiques et financières.
Vous ambitionnez de faire de Jazzablanca une plateforme pour internationaliser la production musicale marocaine…
Cela nécessite des lieux de diffusion permanents, car les festivals seuls ne suffisent pas. Les artistes live, contrairement à la nouvelle génération rap, ont besoin de se produire régulièrement pour s’exporter. Le manque de salles de concert à Casablanca, une ville de 5 millions d’habitants, est un frein.
Des initiatives comme L’Boulevard, il y a 20 ans, ont été précurseures, mais il faut multiplier ces espaces pour créer un cercle vertueux : des scènes pour les artistes, des artistes pour les scènes, et un public éduqué à consommer la culture.
Une fourchette du budget…
Le budget du festival s’élève à environ 60 millions de dirhams, un montant que nous assumons avec transparence. Ce financement repose sur la confiance des sponsors, des partenaires et du public qui achète ses billets. Notre objectif est de leur offrir une expérience à la hauteur de cet investissement, tout en convainquant ceux qui hésitent encore à rejoindre l’aventure.
Vous avez décrit Jazzablanca comme votre «régime annuel», une aventure qui vous fait perdre quelques kilos à chaque édition…
Chaque édition est un accouchement, accompagné d’une angoisse de ne pas être à la hauteur des attentes. Cependant, grâce à une équipe dévouée, le festival continue de grandir, tout en restant fidèle à sa mission : rassembler des publics divers autour d’une énergie collective et d’un bonheur partagé.
