Chronique
À quoi servent nos intellectuels ?
Les sociétés ne peuvent avancer durablement à coup de lois et de restrictions. Le changement structurel a besoin de l’adhésion des citoyens et de leur appropriation d’un destin commun. Ce travail devrait être préparé par les intellectuels et les artistes. Qu’en est-il chez nous ?
Dans l’un de ses articles, «Pourquoi j’écris», George Orwell avait décrit les quatre raisons majeures qui le poussaient à écrire. D’abord par «pur égoïsme», entre l’envie de faire l’intéressant et le désir de revanche ou de postérité. Puis par «enthousiasme esthétique» et «élan historique». Et ensuite par «intention politique», il l’explique en lui conférant un caractère d’obligation presque organique : «Les circonstances m’ont contraint à devenir une espèce de pamphlétaire.»
Quid de nos intellectuels ?
On ne peut s’empêcher de transposer, sur nos intellectuels à nous, ce qu’Orwell a écrit à propos de lui-même, il y a plus de 70 ans. Son texte demeure d’une effarante actualité, encore un peu plus chez nous.
Ce pays n’a-t-il pas de circonstances qui obligeraient nos intellectuels, eux aussi, non pas forcément à devenir pamphlétaires, mais au moins de nous décrire ce que nous étions, ce que nous sommes devenus et quelles pistes nous resterait-il pour notre avenir ?
On ne leur demande pas non plus de nous montrer une voie toute tracée. D’autres, imams, politiques, érudits locaux, pourvoyeurs de leçons et de morale… s’en chargent. On demande à nos intellectuels de provoquer des discussions, des débats, des polémiques… de titiller les esprits. De poser des questions et de laisser les autres éviter les réponses. Enfin, on demande à nos intellectuels de nous réveiller et éventuellement et accessoirement de libérer leurs consciences.
S’adresser au cœur et au cerveau
Quand je dis «intellectuels», je parle de tous ceux qui s’adressent, ou qui le devraient, au cerveau et au cœur du citoyen. Écrivains, artistes, chercheurs, pamphlétaires, critiques… Quel débat provoquent-ils ? Un débat à propos d’art et de politique fait encore figure de gros mot sous nos cieux. Et des sujets de débat, nous n’en manquons pas, hamdoulilah. La société est schizophrène à souhait, entre tradition et modernité, séculier et régulier, liberté et sécurité, patrimoine et création, services publics et économie de marché…
En ne provoquant pas ce débat, nos intellectuels laissent la place à la nouvelle catégorie des «titilleurs de l’esprit», les influenceurs d’Instagram, Facebook, YouTube, Snapchat, TikTok… La nature a horreur du vide. Et en tirant vers le bas un niveau qui était déjà aux abysses, nous atteindrions bientôt le magma de la bêtise.
Soumission ou vénalité
Dans les pires années sombres du Maroc, les années 60 et 70, il y a eu des intellectuels et des artistes qui, bravant les risques, ont dénoncé les injustices. Sans nostalgie aucune, rappelons-nous de Lamalif, de Souffles, du Groupe de Casablanca… et d’autres.
À présent que la parole est un peu plus libre, nombre de nos écrivains commettent des mièvreries. Des artistes vident leurs créations de sens. Des programmateurs de festivals ou directeurs de lieux culturels font du divertissement, ou rien du tout ! Non seulement ils n’agissent pas, mais en plus, certains justifient leur soumission par la séparation entre culture et politique.
Orwell, encore lui, l’avait constaté, déjà : «Je le répète, il n’y a pas de livre dénué de préjugé politique. L’idée selon laquelle l’art ne devrait rien avoir affaire avec la politique constitue elle-même une opinion politique».
Peut-être que nos intellectuels, eux-mêmes, manquent d’émancipation. Et là, en paraphrasant mon «maître spirituel» Coluche, il n’y a rien à tirer de personnes qui voudraient nous vendre de l’intelligence alors qu’ils n’ont pas un échantillon sur eux.
La Culture est la solution.
