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Influences

Champions en herbe : Des quartiers de l’espoir aux académies de l’excellence

Le Maroc, avec ses terrains de proximité où le ballon rond est roi, ses académies d’élite où l’on sculpte les stars de demain. Entre l’asphalte brûlant des matchs de quartiers et les pelouses impeccables des centres de formation, le pays redessine son avenir footballistique. Plongée dans une révolution en crampons, où l’excellence se conjugue avec l’espoir et où chaque dribble porte une ambition sociale.

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Casablanca, dans le dédale de Sidi Belyout, le football n’est pas qu’un sport : c’est un langage commun, un lien qui rassemble les âmes. Sur les terrains de proximité, des gamins en maillots délavés ou en claquettes s’échangent des passes rageuses, sous le regard des anciens qui refont le match.

Ici, pas de pelouse synthétique dernier cri, mais une énergie brute, viscérale. Les équipes de quartier – Hay Mohammadi, Derb Sultan, Ain Chock, Sbata – se forment par affinités, par ce qu’on appelle ici l’ «identité de quartier». Une fierté casaouie, presque tribale, qui fait vibrer les tournois locaux où chaque but marqué est une revanche sur la vie.

Ces matchs de «quartier contre quartier» ne sont pas juste des jeux. Ils sont un exutoire, un espace de socialisation où des mômes, souvent laissés pour compte, trouvent un sens à leurs journées. Et parfois, un destin. Car dans ces ruelles, des recruteurs aux aguets, envoyés par la Fédération royale marocaine de football (FRMF), traquent les pépites.

Trois joueurs de l’équipe nationale U17, repérés sur l’asphalte, en sont la preuve vivante: le foot de rue, c’est la sève du football marocain. Un vivier où la combativité et la technique se forgent dans l’urgence, loin des projecteurs.

Mais ce football des quartiers, s’il est un vecteur d’ascension sociale, reste fragile. Sans encadrement, beaucoup de talents s’étiolent, engloutis par les aléas de la vie. C’est là qu’interviennent les académies, ces usines à rêves qui veulent structurer l’élan brut des rues pour en faire des carrières.

Usines à champions
À Salé, l’Académie Mohammed VI de football, inaugurée en 2010 par le Roi Mohammed VI, trône comme un symbole. Avec ses 18 hectares, ses installations aux standards européens, et un investissement de 140 MDH, elle incarne l’ambition d’un Maroc qui ne veut plus se contenter de coups d’éclat.

Abdelouahed Zemrat, responsable de la formation, ne cache pas sa fierté : «60% des joueurs des sélections nationales viennent de chez nous». Youssef En-Nesyri, Nayef Aguerd, Reda Tagnaouti, Sayfeddine Bouhara, Abdellah El Haimoud…, la liste des lauréats, des U15 aux U23, donne le vertige.

Ici, tout est pensé pour l’excellence. Les jeunes, sélectionnés au mérite, suivent un programme sport-études rigoureux. Entraînements intensifs, suivi médical, accompagnement psychologique, scolarité renforcée : rien n’est laissé au hasard. L’objectif ? Former des joueurs complets, capables de briller au Maroc comme à l’étranger.

Mais l’Académie MohammedVI, c’est aussi une vision : celle d’un football qui ne se limite pas au terrain, mais qui façonne des citoyens. Comme le dit Zemrat, «on ne forme pas que des joueurs, on les accompagne tout au long de leur carrière, et même au-delà».

À Bouskoura, l’Académie du Raja Athletic Club vit une mue. Depuis octobre 2024, la FRMF, en partenariat avec Evosport (filiale de l’UM6P), a lancé un nouveau modèle de formation, adopté par onze clubs, dont le Raja, le FUS, l’AS FAR, la Renaissance Berkane ou le Hassania d’Agadir. Exit l’improvisation : place à une méthodologie alignée sur les standards mondiaux.

Pour le Raja, c’est un retour aux sources, à l’époque où le club forgeait des légendes comme Abdelmajid Dolmy ou Badr Benoun. «On a laissé la formation s’effriter sous la pression des résultats immédiats», admet un cadre du club. La réforme veut corriger cela.

À l’Académie du Raja, 120 jeunes, des U13 aux U18, suivent un rythme infernal : entraînements quotidiens, cours dans des salles ensoleillées, et même des opérations de sensibilisation à l’écocitoyenneté, comme ramasser les déchets sur le gazon. Maha Nabil, directrice du centre, est claire: «On forme des joueurs, mais aussi des citoyens respectables».

Sous la houlette de Jean-Marc Nobilo, ancien formateur du Havre et d’Auxerre, le Raja peaufine un style de jeu fidèle à son ADN: possession, progression, déséquilibre.

À Rabat, l’Académie du FUS, dirigée par Brahim El Yamani, n’a rien à envier aux centres européens. Michael Lebaillif, formateur passé par Le Havre et Marseille, supervise une méthodologie où l’intelligence de jeu prime.

Avec un pôle médical performant – jusqu’à dix blessures traitées par jour – et un suivi scolaire strict, le FUS mise sur une approche holistique. «Si un jeune rate les cours, il ne s’entraîne pas», assène un futur joueur.

L’AS FAR, elle, se distingue par son centre «Sport-Études», un modèle continental. Infrastructures modernes, amphithéâtre pédagogique, unité médicosportive : tout est réuni pour accompagner les jeunes jusqu’au baccalauréat et au-delà.

Même son de cloche à Berkane, où la Renaissance sportive (RSB) aligne les trophées (trois Coupes de la CAF, un titre de champion) tout en formant des talents comme Ahmed Amine Kharroubi, attaquant U18 déjà sélectionné en équipe nationale U17. Demba Mbaye, directeur technique, est ambitieux : «On veut fournir l’équipe pro et vendre nos joueurs aux meilleurs clubs mondiaux».

L’élite à portée de crampons
À Casablanca par exemple, les terrains de proximité ne sont pas les seuls à faire vibrer les jeunes. Les écoles de foot, souvent affiliées à des géants européens, pullulent. La Barça Academy Maroc, calquée sur La Masia, promet aux enfants de 5 à 15 ans une formation à la sauce tiki-taka: possession, vitesse, intelligence de jeu.

Avec des coachs détachés du FC Barcelone et un ratio d’un entraîneur pour 10 à 12 joueurs, l’école vise l’excellence, tout en insistant sur le plaisir. «Le foot, c’est une passion avant tout», martèle un formateur. Les filles ne sont pas oubliées : un programme spécifique, inspiré des Barça Women, attire les futures Alexia Putellas.

La PSG Academy, implantée à Rabat, Casablanca et Marrakech, mise sur l’ambition. À 7.000 DH l’année, elle attire une clientèle aisée, avec des réductions pour les résidents Prestigia. À Bouskoura, l’Arsenal Soccer School, elle, parie sur le beau jeu, avec des groupes réduits (12 élèves maximum) et un tarif de 8.000 DH.

Plus sociales, les écoles sociosportives du Real Madrid à Mohammédia, Tanger et Benguerir ciblent les enfants défavorisés. À Tanger, 150 gamins, dont 83 filles, souvent déscolarisés ou en situation précaire, trouvent dans le foot un refuge et une discipline.

D’autres structures locales, comme City Foot Academy, FEDREA ou Anfa Soccer Youth Academy, complètent l’offre à Casablanca. À Aïn Sebaâ, Sidi Othmane ou Hay Nassim, ces écoles captent l’énergie des quartiers tout en offrant un encadrement structuré. Mais toutes ne visent pas l’élite : pour beaucoup, l’objectif est l’épanouissement, la discipline, et parfois une seconde chance.

Des ruelles au gazon
Derrière cette effervescence, un homme : Fathi Jamal, directeur du développement à la DTN. Avec la FRMF et Evosport, il orchestre une révolution. Depuis octobre 2024, 1.200 jeunes, répartis dans quatre centres fédéraux et onze clubs partenaires, suivent un programme sport-études d’une rigueur inédite.

Chaque avril, des journées de détection sillonnent le Royaume, des U13 aux U18, pour ne rater aucun talent. À Souss-Massa, à Casablanca, partout, les recruteurs scrutent technique, intelligence de jeu et rapidité. «Sans encadrement, un jeune talentueux peut passer à côté de son potentiel», avertit Jamal.
Les tournois régionaux, les matchs de quartier : rien n’échappe à cette quête d’excellence.

À Casablanca, 64 joueurs nés en 2008-2009 ont été repérés, puis triés au Complexe Mohammed VI. Les meilleurs intègrent les académies du Raja ou du Wydad. Les autres ? Ils rebondissent dans des clubs comme l’Académie Chippo à Kénitra ou Prestigia à Bouskoura, où certains, partis de rien, finissent par briller. «Le foot de rue, c’est notre ADN», insiste un recruteur. «C’est là que naissent la combativité et la créativité».

Un rêve, mais à quel prix ? Ce modèle, financé par la FRMF, l’OCP et des partenaires privés, vise la Coupe du monde 2030. Mais il n’est pas sans écueils. Les académies d’élite, comme la Barça ou la PSG Academy, restent inaccessibles pour beaucoup, avec des frais d’inscription prohibitifs (1.000 DH/mois pour la Barça, 7.000 DH/an pour la PSG).

Les terrains de proximité, eux, sont gratuits, mais souvent délabrés, et l’encadrement y fait défaut. Quant au taux de professionnalisation, il reste faible : en France, seuls 18% des jeunes des centres de formation deviennent pros. Au Maroc, les chiffres sont flous, mais le défi est le même.

Pourtant, l’espoir persiste. Nos jeunes incarnent un Maroc qui ose. «Je veux aider ma famille et marquer l’histoire du Raja», lance Karim, défenseur U17 du Raja, rêvant de rejoindre la sélection nationale. À Berkane, Ahmed, 16 ans, vise la Coupe du monde U17. À Tanger, une gamine de l’école du Real Madrid rêve d’être la prochaine Marta Torrejón.

Le Maroc ne se contente plus de produire des éclairs de génie. Avec ce nouveau modèle, il bâtit un écosystème: détection dans les quartiers, formation d’élite, suivi scolaire et médical. Les clubs, les écoles, les terrains de proximité : tout converge vers un même but.

La demi-finale de 2022 et le titre U17 ne sont que des prémices. Comme le dit Demba Mbaye, de la RSB: «Les joueurs marocains, ce sont les Brésiliens de l’Afrique». Une créativité, une audace, qu’il faut désormais canaliser.

Dans les ruelles de Sidi Belyout ou sur les pelouses du Complexe Mohammed VI, le message est clair: le foot n’est pas qu’un jeu. C’est un ascenseur social, un vecteur de cohésion, un rêve à portée de crampons.

Mais pour que ces gamins des quartiers deviennent les En-Nesyri ou Aguerd de demain, il faudra du temps, des moyens, et une volonté de fer. À l’horizon 2030, le Maroc veut non seulement accueillir la Coupe du monde, mais la marquer. Sur le terrain, comme dans les cœurs.