Influences
Auto-écoles : La réforme irréversible
La nouvelle banque des questions ne serait qu’un prétexte de plus ayant attisé l’ire des propriétaires-rentiers des établissements chargés de l’apprentissage de conduite. Histoire d’une lutte contre le changement inéluctable dans la profession.
Il fut un temps où en allant s’inscrire dans une auto-école on avait le choix entre «apprendre le Code de la route et conduire», ou «prendre le permis de conduire» sans se casser la tête. Bien entendu, cela supposait un différentiel au niveau de la facture à régler aux propriétaires de certains établissements pour qui la sécurité routière serait le dernier de leurs soucis. C’était de notoriété publique, le secteur était rongé par la corruption, et les effets n’ont pas manqué de se répercuter sur le nombre des accidents et les pertes humaines, mais aussi en points de PIB. Au terme de l’année 2022, le coût économique et social des accidents de la circulation a été estimé par la Banque mondiale à 1,69% du PIB, soit près de 19,5 milliards de dirhams annuellement.
Certes, au fil des ans, les choses ont évolué. Mais les résistances sont toujours là, palpables. Le train des réformes, ayant suivi la promulgation d’un nouveau Code de la route, du temps où Karim Ghellab était aux manettes du département de l’Équipement et du transport, qui avait suscité, on s’en souvient, un tollé, était bien parti. Et c’est le tout normalement du monde que la réforme allait frapper aux portes des «établissements d’enseignement de la conduite». Nous sommes en 2013 lorsque sera promulgué le nouveau cahier des charges relatif à l’ouverture et l’exploitation desdits établissements. Lequel cahier, loin de là, n’est pas passé comme une lettre à la poste.
Notamment du côté de certains professionnels réticents, «de nature», à toute sorte de réforme. Ceci étant, et malgré les résistances, le changement passera «parce qu’il fallait qu’il passe», nous dit ce professionnel. Mais il fallait aussi se préparer à d’autres «nouveautés» en cours de route. Notamment, en ce qui concerne «le cursus» à apprendre, mais surtout le mode d’examen pour décrocher le fameux permis. Un processus qui devait être déclenché au moment où, du temps du deuxième gouvernement islamiste, Najib Boulif, alors secrétaire d’État délégué chargé du Transport, lança un appel d’offres qui n’avait pas abouti. Le dossier a ainsi été rangé dans les tiroirs. Comme l’ont été d’ailleurs bien d’autres dossiers tout aussi brulants durant les deux mandats du PJD aux affaires. Toujours est-il que ce n’était que partie remise.
Le département de tutelle, via la Narsa, est revenu à la charge depuis un peu plus d’une année. Un nouvel appel d’offres est lancé et c’est une entreprise française qui a décroché le marché. L’objectif étant le même, réduire autant que faire se peut l’intervention humaine et donc les occasions de corruption. Des concertations entre les autorités compétentes et les professionnels seront alors lancées en vue d’aboutir à une mise en œuvre progressive des nouvelles modalités pour le passage des examens, notamment celui théorique. Tout en gardant le corpus des 600 questions, qui ont fini par «inonder» les réseaux sociaux, 400 autres ont été intégrées. La banque des questions comptant, actuellement, un paquet de 1.000 questions plus une cinquantaine de vidéos.
En soubassement, l’idée était de s’assurer que cet examen soit une «vraie» opportunité pour mesurer le degré de compréhension des «apprentis chauffeurs» du Code de la route.
Alors que, auparavant, il suffisait d’apprendre par cœur les réponses et passer, sans couac, l’examen. Or, c’est sans surprise que les professionnels monteront au créneau. Particulièrement à la veille de l’entrée en vigueur de la nouvelle formule dudit examen. Prévue à l’occasion de la Journée nationale de la sécurité routière, soit le 18 février – le choix de la date n’est pas anodin pour des raisons expliquées plus haut –, l’entrée de la mise en œuvre a été reportée, sur demande des opérateurs du secteur, vers mars. Un report, on s’en doute, qui a induit un rush sans précédent des futurs chauffeurs voulant éviter «la date fatidique». Sachant qu’un an auparavant, soit en février 2023, l’Union nationale des associations des propriétaires des auto-écoles avait brandi la menace de suspendre toute concertation avec la Narsa. Mais ce n’était pas pour dissuader les décideurs d’aller jusqu’au bout.
Les professionnels feront monter les enchères en disant rejeter en bloc les nouveautés introduites, avant de se ressaisir en avançant qu’ils adhéraient au changement, mais qu’il fallait juste y aller progressivement. Plus encore, la plateforme «Perminou», mise en place pour accompagner les candidats, n’a pas non plus été de leur goût. Ainsi, sur les 6.000 auto-écoles que compte le secteur, ils étaient 1.300 à avoir convergé vers Casablanca pour dire leur «rejet» de ladite plateforme.
Et le 25 mars dernier, la nouvelle banque des questions entra en vigueur. Un lundi pas comme les autres qui avait connu un taux d’échec jamais égalé, crieront les professionnels comme pour justifier leur refus. Tentant de calmer les esprits, on indique du côté de la Narsa qu’il s’agissait d’un problème technique qui a été réglé. D’ailleurs, note-t-on, le taux de réussite aux épreuves théoriques s’est redressé au fil des jours qui ont suivi.
Chemin faisant, le ministre de tutelle, Mohamed Abdeljalil, prendra sur lui d’assurer que, compte tenu des analyses effectuées, les résultats ont permis de mettre le doigt sur la source du problème, de même qu’il a assuré, lors du point de presse ayant suivi le Conseil du gouvernement du 28 mars, que les candidats recalés lors de la fameuse journée du 25 mars devaient avoir une deuxième chance pour repasser les épreuves.
Pourtant, cela n’a pas suffi à calmer les propriétaires des auto-écoles. Tout en indiquant l’adhésion des opérateurs du secteur à l’esprit et à la lettre de la réforme, le président de l’Union nationale reste néanmoins réticent quant à la manière dont l’entrée en vigueur de la nouvelle banque des questions a été effectuée. Pour Dahane Bouberad, la situation du secteur est critique et les auto-écoles seraient «désertées (sic) du fait même de ces questions qu’il trouve pour le moins difficiles, surtout celles relatives à la sécurité routière et autres amendes». Deux dimensions «qui n’entrent pas dans le périmètre des apprentissages fournis au niveau des auto-écoles», nous précise-t-il. Et d’ajouter que «le retour à la normale du taux de réussite serait dû au fait que ces deux axes auraient été retirés de l’examen». Mais, en toute vraisemblance, l’état d’esprit a changé. En effet, selon les chiffres arrêtés au 3 avril, pas moins de 4.416 auto-écoles ont ouvert des comptes sur la plateforme «Perminou», et 130.000 candidats ont été inscrits, avec 82.000 visites. On notera qu’un propriétaire d’auto-école sur quatre n’a pas encore franchi le pas. De la résistance jusqu’au bout.
Maintenant, si le tollé contre la banque des questions a été contenu, qu’en sera-t-il quand la voiture intelligente pour l’examen pratique entrera en action ? Sans doute, un autre motif de résistance à la réforme pourtant inéluctable.
Dématérialisation du processus
La sécurité routière n’est pas qu’une question de panneaux de signalisation, des contrôles et autres verbalisations. En effet, tout part de la base. À savoir qu’est-ce qu’on apprend et comment on l’apprend dans les auto-écoles. Or, à ce niveau-là, il y a à boire et à manger. Chaque année, ce sont des centaines de milliers de permis de conduire qui sont délivrés. Mais, quand on voit certains chauffeurs à la manœuvre sur les routes, l’on est en droit de se demander s’il n’y aurait pas problème au niveau des formations qui sont délivrées. Il fut un temps où il suffisait d’un peu de «générosité» pour avoir son permis. La dématérialisation du processus en marche est une réponse pour réduire la mainmise de l’élément humain sur l’évaluation des candidats. Pour l’examen théorique, c’est chose acquise, suivra le passage du prototype «Smart Drive Test», présenté en février 2023, vers l’épreuve pratique. Entre examinateur et candidat, il y aura témoin !

