Chronique
Une Bourse sans terre
C’est un grand paradoxe : ce secteur, qui incarne sans doute mieux que tout autre l’économie réelle marocaine, est quasiment absent du marché financier.
Cette semaine, le Maroc parle agriculture.
C’est le grand Moussem, où agriculteurs, éleveurs, grandes entreprises, petites coopératives, banques, assurances, acteurs de l’agritech, industriels de l’agroalimentaire, équipementiers, machinistes, institutions de toute nature et des centaines de milliers de Marocains lambda se réunissent, le temps d’un salon, dans un seul et même endroit : le très beau Sahrij Souani de Meknès, devenu, depuis le lancement du SIAM il y a vingt ans, la Mecque de l’agriculture marocaine.
L’auteur de ces lignes n’a pas mandat pour parler agriculture, récoltes, céréales, bovins, caprins et autres ovins. Mais pour parler argent, titre de cette rubrique de votre journal économique préféré oblige. Et l’argent, la finance, est partout, même dans les allées du SIAM.
Il suffit de s’y promener, dans ces allées qui sentent la terre, pour se souvenir d’une chose que l’on a tendance à oublier : le Maroc est, profondément, un pays agricole.
On l’oublie parfois, à force de parler d’industrie, d’aéronautique, d’énergies renouvelables, de gigafactories, de BTP ou de start-up.
Mais l’agriculture reste l’un des socles de notre économie. Elle fait vivre, directement ou indirectement, plus de 40% de la population.
Et ses effets dépassent largement les campagnes : ils irriguent les villes, l’emploi, la consommation, le moral et les équilibres sociaux du pays tout entier. C’est un secteur qui pèse. Mais qui rayonne aussi.
Les fruits et légumes marocains s’exportent aux quatre coins du monde : Europe, Moyen-Orient, Afrique, Amérique du Nord, Russie… Le Maroc est une grande marque agricole.
Une signature.
Un label reconnu bien au-delà de ses frontières. Et derrière cette réussite, il y a des entreprises, de grandes entreprises, véritables icônes du capitalisme marocain.
Des groupes structurés, intégrés, organisés comme de vrais champions industriels. Production, conditionnement, logistique, distribution… Certains accueillent même des investisseurs institutionnels, marocains et étrangers, dans leur capital. Bref, tout est là. Sauf la Bourse.
C’est là que l’on en vient à la finance, à l’argent. À votre argent. Car c’est un grand paradoxe : ce secteur, qui incarne sans doute mieux que tout autre l’économie réelle marocaine, est quasiment absent du marché financier.
À Casablanca, les rares représentants de l’agriculture sont surtout des industriels de l’agroalimentaire, comme Cosumar, par exemple. Ou quelques PME comme Dari Couspate ou Cartier Saada qui ont franchi le pas durant les années fastes de la première décennie du siècle, mais elles restent l’exception.
Les grands producteurs agricoles, eux, brillent par leur absence. Et pourtant, le marché gagnerait à accueillir ces acteurs de la ‘flaha’, ceux qui travaillent la terre, gèrent des milliers d’hectares, produisent, exportent, innovent, investissent dans l’ingénierie agronomique et les nouvelles technologies.
Car au fond, que veut l’épargnant marocain ? Il veut comprendre dans quoi il investit. Il veut voir. Il veut toucher, presque. Et quoi de plus concret que la terre ? Le Marocain a un rapport particulier au ‘trab’.
Un attachement presque instinctif. Faute de pouvoir acheter des hectares ou investir directement dans des exploitations, pourquoi ne pas lui permettre d’en détenir une part, à travers des actions ? Investir dans l’agriculture, ce n’est pas seulement chercher une plus-value ou un dividende.
C’est investir dans quelque chose de tangible, de visible, de profondément ancré dans l’imaginaire populaire et l’économie réelle. Et, accessoirement, dans un secteur stratégique pour la sécurité alimentaire du pays, pour l’emploi, la stabilité sociale et économique.
Aujourd’hui, la Bourse offre surtout des histoires financières. On aimerait qu’elle nous raconte aussi des histoires de terre.
La balle est dans le camp des entreprises du secteur. Beaucoup sont déjà structurées, bien organisées, ouvertes à des investisseurs institutionnels.
Elles lèvent des fonds, se développent, consolident leurs positions sur les marchés mondiaux face à une concurrence féroce.
Passer par la Bourse serait une étape supplémentaire pour diversifier les sources de financement, renforcer la gouvernance, gagner en transparence.
Et surtout, partager leur trajectoire avec le plus grand nombre, pour le meilleur comme pour le pire, comme on dit dans les mariages.
Car entrer en Bourse, c’est accepter le regard du marché. Les bons millésimes… et les années de sécheresse. Mais c’est aussi, pour ces entreprises, une manière d’ancrer leur valeur. De la rendre visible, partageable, transmissible.
De passer de la terre au capital. La Bourse de Casa ne manque pas de capital. Mais elle manque cruellement de racines. Bon SIAM !
