Chronique
Philosophie vs «éducation islamique» : Le fruit et les épluchures
La construction du citoyen libre et responsable passe par l’intégration de l’esprit critique dans les programmes scolaires.
Si la principale vertu de la philosophie est bel et bien celle de déranger le confort des a priori, il est maintenant établi que cette discipline dérange au plus haut point la frange conservatrice de notre société. Et pour cause…
La guerre déclarée depuis l’aube des années 80 contre la philosophie au seul bénéfice d’une hasardeuse «éducation islamique» continue de plus belle. Le pire est que l’État profond lui-même semble y être étranger. Elle participe de cette paresseuse et ignoble «ignorance sacrée» que l’islam des lumières n’a cessé de dénoncer depuis Aboul Walid Ibn Rochd. Chassée naguère de l’université, concomitamment avec la sociologie sur ordre, elle est revenue sans véritablement revenir, puisqu’elle reste cantonnée dans la sphère ultra-élitiste. En effet, depuis quatre décennies, la moisson annuelle des thèses doctorales sérieuses en philosophie est marquée par une ahurissante indigence. Il y a trois ans, je fus consterné de croiser une pseudo «thèse de doctorat» aussi vaseuse que toxique sur «La vertu des saints commandements de la Charia dans la pensée du Cheikh Ibn Qayyim al-Jawziyya» ! Je ne pus m’empêcher de convoquer le souvenir d’un sujet doctoral qui me fut proposé naguère par l’un de mes étudiants, originaire de Mauritanie, sur «La complexité socio-architecturale au Rub’ al-Khali» ! Décidément, les grosses pointures de la dimension de Mohamed Aziz Lahbabi et autre Mohamed Sabila ne courent plus les amphis de notre pays !
Or, les problématiques essentielles qui défient le futur marocain et au sujet desquelles la réflexion philosophique pourrait plancher s’accumulent au rythme des bravades assénées par la mondialisation et les perversités de la postmodernité. Ces problématiques sont légion : quid de l’égalité entre les sexes, des bouleversements que provoque et provoquera de plus en plus l’intelligence artificielle, des désastres existentiels du réchauffement climatique, du rapport du Marocain au temps qui s’estompe à la faveur des technologies de l’information comme à l’espace de plus en plus urbain, de la famille marocaine qui se nucléarise crescendo, du difficile emboîtement du religieux avec le politique, etc. ? Des questionnements majeurs qui ne trouvent toujours pas leur légitime place au sein des programmes tant dans l’enseignement scolaire que dans la sphère universitaire. Certes, ces thèmes font l’objet de réflexion dans des publications, mais ce sont des publications qui demeurent majoritairement confidentielles et socialement stratosphériques.
La construction du citoyen libre et responsable passe par l’intégration de l’esprit critique dans les programmes scolaires, du primaire aux cursus universitaires. Or, au Maroc, la fameuse «éducation islamique» a été dégainée pendant plus de quatre décennies, sciemment et précisément pour contrer l’émergence de l’esprit critique si vital à l’émergence d’une citoyenneté responsable et librement assumée. Il en est ainsi de l’exégèse coranique littéraliste des siècles de régression qui a mis à terre le message universaliste de l’islam des lumières. Les affluents judaïque, perse, amazigh, africain, méditerranéen, etc., ont été longtemps délaissés au profit d’une lecture unidimensionnelle national-arabiste sous l’influence de courants venus d’Orient et de la presqu’île arabique.
Par le biais de cette exégèse ainsi dévoyée, le Coran censé nous «purifier» de nos pulsions barbares serait-il devenu «l’arme fatale» pointée à tout-va à l’encontre de la Raison comme du vivre-ensemble ?
Aussi sommes-nous aujourd’hui réduits, faute d’esprit critique dans notre galaxie arabo-musulmane, à la posture d’aigris effarouchés face au rythme cinétique du monde globalisé. Ainsi isolés dans notre réduit de purisme, nous retournons aux mœurs inquisitoires et, par le biais du littéralisme anhistorique, nous avons élu les épluchures dogmatiques en lieu et place du fruit créatif.
Dès l’aube des années 70, je m’étais interrogé au sujet des bataillons d’étudiants chinois qui, bourses du Parti communiste chinois en poche, envahissaient alors les universités européennes et américaines pour des cursus axés sur l’Histoire, la philosophie et la sociologie. «En quoi ces études serviraient-elles un pays en proie à l’extrême pauvreté et, dans certaines régions reculées, à la famine ?», me demandai-je. Une première réponse me fut alors dispensée par un camarade chinois qui planchait sur le duel entre Kant et Hume : «Comment prétendre égaler ou surpasser l’Occident si l’on ne s’applique pas à étudier les fondamentaux de la pensée occidentale ?». Même Xi Mingze, la fille de l’actuel président chinois et son enfant unique, a choisi l’université Harvard pour étudier la psychologie !
Quant à la pensée au sein de nos contrées de Dar Al Islam, elle semble condamnée à tournoyer en vase clos autour de concepts débiles et éculés allant de «l’illicéité du dévoilement de la face féminine» à la «validité des ablutions avec ou sans chaussettes» !
Ce faisant, que peuvent offrir ces contrées à l’humanité sinon des pétards idéologiques mouillés ? Tel un sarcome dévastateur, «l’ignorance sacrée», tant honnie et dénoncée par les grands Mohammed Arkoun, Youssef Seddik, Malek Chebel et autre Rachid Benzine, décime parmi nous tous les attributs de l’humanisme et a fortiori tout soupçon de rayonnement.
Si la philosophie dont le rôle premier est d’apprendre aux jeunes générations à «raisonner» est bannie, c’est la Raison elle-même qui s’estompe au profit de la pifométrie et, par conséquent, de la médiocrité. Exit donc toute intelligence du monde !
Il ne fait plus bon réfléchir au sein de ce détestable capharnaüm mental, vous dis-je !
