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Chronique

Petite théorie financière d’un Aïd sans mouton

Au fond, cet Aïd sans moutons a permis au Maroc d’éviter bien des tensions. Les polémiques annuelles sur la spéculation, les moutons malades, les prix gonflés à la dernière minute ont été neutralisées.

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Cette année, il n’y a pas eu d’Aïd. Pas de moutons alignés sur les trottoirs, pas de triporteurs débordant de fourrage, pas de discussions animées sur le prix du kilo… Le sacrifice a été suspendu pour cause de sécheresse et de nécessité de reconstitution du cheptel national.

Mais derrière la déception spirituelle qu’ont pu ressentir certains, le Maroc vient peut-être, sans le vouloir, de réaliser un étrange exercice de politique économique appliquée. Car Aïd Al-Adha, c’est bien plus qu’une fête religieuse. C’est, chaque année, un choc de consommation massif, un stress test grandeur nature pour les finances des ménages, la liquidité des banques, le commerce extérieur et même la stabilité sociale.

En temps normal, l’économie du mouton mobilise entre 12 et 15 milliards de dirhams de dépenses directes et indirectes. Le bétail, son engraissement express, le transport, l’abattage, le stockage, les repas familiaux, le charbon, les petits achats annexes : tout un écosystème économique éphémère se met en branle à l’approche du sacrifice.

Cette année, cette machine s’est brutalement arrêtée. Ce sont des milliards qui sont restés dans les poches des ménages, des banques et des importateurs de fourrage. Les classes populaires, d’ordinaire contraintes à s’endetter ou à sacrifier leur budget mensuel pour acheter le mouton, ont pu souffler.

Les banques ont été dispensées de distribuer ces petits crédits de courte durée qui alimentaient, chaque année, un pic de micro-endettement souvent précaire. Les classes moyennes, elles, ont réorienté ces liquidités ailleurs : scolarité des enfants, shopping, sorties, vacances, voire tout simplement épargne de précaution.

Et derrière cette respiration des ménages, c’est toute la machine financière qui a connu, en coulisse, un soulagement discret. Car l’Aïd, c’est aussi chaque année un énorme appel de cash. En moyenne, près de 6 milliards de dirhams sortaient temporairement du système bancaire, alimentant la circulation de cash dans l’économie informelle.

Cette hémorragie saisonnière de cash obligeait les banques à ajuster leurs réserves et Bank Al-Maghrib à réguler finement la liquidité du marché monétaire. En supprimant le sacrifice, le pic de tension sur le cash a été évité. Les banques ont conservé leurs liquidités, la banque centrale n’a pas stressé, les convoyeurs de fonds sont restés au garage…

Moins de cash dehors, c’est un petit répit dans la gestion de la monnaie fiduciaire. En termes monétaires purs, l’Aïd 2025 fut une année de grâce.

Sur le front extérieur, le pays a également échappé à une envolée saisonnière des importations agricoles. Orge, fourrage, bétail espagnol ou roumain n’ont pas traversé la Méditerranée cette année, allégeant légèrement la pression sur la balance commerciale et la facture en devises. Certes, à l’échelle macro, l’impact reste marginal. Mais chaque dollar d’importation évitée est, par les temps qui courent, un ballon d’oxygène toujours bienvenu.

Au fond, cet Aïd sans moutons a permis au Maroc d’éviter bien des tensions. Les polémiques annuelles sur la spéculation, les moutons malades, les prix gonflés à la dernière minute ont été neutralisées. Surtout, à quelques mois d’échéances politiques majeures, le Royaume a évité qu’une fête religieuse ne devienne un sujet de polémique et de batailles politiciennes.

Car le mouton, ces dernières années, avait cessé d’être un simple rite. Il était devenu un marqueur silencieux des inégalités de revenus, du pouvoir d’achat sous pression et des fractures entre catégories sociales.

Au fond, ce que le Maroc vient de vivre, c’est en quelque sorte un plan de soutien involontaire, à la fois budgétaire, bancaire et social. Les milliards non dépensés ont circulé autrement, les ménages ont soufflé, les banques ont gardé leurs réserves…

Une parenthèse monétaire inattendue qui, si l’on veut bien l’observer de près, raconte bien des choses sur la manière dont l’économie réelle encaisse, année après année, le choc du mouton.