Chronique
La richesse sans le sentiment de richesse
La question n’est plus seulement de créer de la richesse, mais de la rendre perceptible, inclusive, crédible. De réduire l’écart entre les trajectoires individuelles et le récit collectif.
Les indicateurs sont formels : l’économie se redresse, les équilibres macroéconomiques s’améliorent, l’investissement public atteint des niveaux élevés et les patrimoines progressent. Sur le papier, la richesse est là. Elle n’a pas disparu. Elle s’est même, à bien des égards, reconstituée.
Et pourtant, au Maroc comme ailleurs, le sentiment de richesse reste introuvable. Dans les discussions du quotidien, une impression domine : celle de ne pas avancer. De courir sans réellement gagner du terrain. Le paradoxe est frappant.
Les chiffres racontent une amélioration progressive. Le ressenti, lui, demeure figé. Ce décalage n’est pas anodin.
La première explication tient, bien sûr, au choc inflationniste. Même lorsqu’elle recule, l’inflation laisse des traces durables. Les prix ont cessé de grimper aussi vite, mais ils restent élevés.
Les salaires ont augmenté, parfois sensiblement, dans le public comme dans le privé, mais rarement assez pour effacer complètement la hausse du coût de la vie. La mémoire des hausses est plus forte que la perception des rattrapages.
Mais au Maroc, ce malaise est amplifié par un autre facteur: la visibilité croissante des inégalités. Jamais les écarts de niveaux de vie n’ont été aussi exposés. Non seulement dans l’espace réel, mais surtout dans l’espace numérique.
Les réseaux sociaux diffusent en continu des images de réussite, de consommation, de luxe, de voyages, d’investissements… Une vitrine permanente d’une minorité très visible, qui donne à beaucoup le sentiment d’être à l’arrêt, voire en recul.
Le problème n’est pas seulement économique. Il est psychologique. On ne se compare plus à son propre passé, mais à une mise en scène permanente de la réussite des autres. Et cette comparaison est presque toujours perdante.
Elle alimente l’idée que la croissance profite à quelques-uns, que l’effort collectif ne se traduit pas en amélioration partagée, que “le pays avance, mais pas pour moi”. Ce sentiment est d’autant plus fort que la richesse marocaine a changé de nature.
Elle est de plus en plus patrimoniale, immobilisée dans la pierre, le cash, dans l’épargne longue, dans des actifs qui ne se traduisent pas immédiatement en confort quotidien. On est parfois plus riche sur le bilan, mais pas plus à l’aise dans la vie courante.
À cela s’ajoute une insécurité diffuse. Emploi, santé, éducation, avenir des enfants, climat, incertitudes géopolitiques…
La richesse d’hier était associée à une promesse de stabilité. Celle d’aujourd’hui cohabite avec l’inquiétude. Or, une richesse anxieuse ne se vit jamais comme une vraie richesse.
Ce décalage a des conséquences économiques très concrètes. Quand on ne se sent pas riche, on consomme avec prudence, on diffère les projets, on hésite à investir. L’économie peut produire de la valeur sans que la confiance suive. La richesse s’accumule, mais elle circule mal.
C’est là l’un des défis majeurs du moment marocain. La question n’est plus seulement de créer de la richesse, mais de la rendre perceptible, inclusive, crédible. De réduire l’écart entre les trajectoires individuelles et le récit collectif. Car une économie ne vit pas seulement de chiffres et d’agrégats.
Elle vit de la manière dont ses citoyens se projettent dans l’avenir. Et tant que la richesse restera visible sur Instagram mais invisible dans le quotidien de beaucoup, le sentiment de prospérité continuera de faire défaut, même lorsque les indicateurs s’améliorent.
Le vrai enjeu n’est donc plus seulement de produire de la richesse, mais de la rendre crédible. Crédible dans les salaires, dans les services, dans les perspectives… Sans cela, l’économie avance, mais sans ses citoyens.
