Chronique
Eau et ballon rond : l’économie joue les prolongations
La vraie transformation viendra le jour où le secteur privé osera jouer à l’offensive, où les entrepreneurs décideront de sortir du hors jeu. Où l’économie ne dépendra plus d’un calendrier de compétitions…
Et si la croissance était en train de rejouer le même match ? Celui des grands chantiers, des grues et de la dépense publique… Dans son Conseil tenu ce 24 juin, Bank Al-Maghrib a relevé sa prévision de croissance pour 2025 à 4,6% contre 3,9% il y a à peine trois mois de cela.
Une révision nette, portée selon le Wali de la banque centrale par le retour en forme du BTP et des investissements en infrastructures. Comme un air de déjà-vu : le Maroc accélère…, mais toujours par le haut.
C’est une remontada inattendue pour un moteur qu’on disait usé. Depuis des années, experts nationaux et institutions internationales expliquent que les infrastructures n’ont plus le rendement d’antan.
Que la croissance ne viendra plus des routes ou des ports, comme au début des années 2000, mais de l’innovation, de la tech, de l’industrie, des services à forte valeur ajoutée, des secteurs exportateurs… Le terrain devait changer, le jeu aussi. Sauf que dans les faits, ce sont encore les vieux piliers qui tiennent l’équipe.
À y regarder de près, ce n’est pas un simple retour en arrière. C’est une nouvelle séquence qui s’ouvre. Mais cette fois, c’est le foot qui donne le tempo.
La CAN 2025, puis le Mondial 2030, avec entre-temps une série de compétitions continentales et mondiales pour les catégories féminines et de jeunes, sont devenus de puissants catalyseurs d’investissement : stades, autoroutes, voies d’accès, TGV, gares, hôtels, aéroports…, tout le territoire se remet à construire.
Et derrière le sport, un autre chantier d’envergure prend forme : la gestion de l’eau, entre stress hydrique, stations de dessalement et interconnexions des bassins. Deux enjeux vitaux (image internationale et souveraineté hydraulique) qui justifient l’activation de la dépense publique.
Mais une constante demeure : c’est encore l’État qui joue le rôle de n° 10 dans ce match, qui distribue les balles, organise le jeu… Le secteur privé reste sur le banc.
Le ratio de l’investissement reste ainsi figé : deux tiers pour le public et un tiers pour le privé, là où le Roi Mohammed VI a appelé en octobre 2022, dans le discours d’ouverture de la session parlementaire de cette année, à inverser la tendance. Mais à défaut d’un secteur privé assez agile, audacieux, novateur, c’est toujours l’Etat qui relance la partie.
Les secteurs relais tant attendus (industrie, digital, tech, services à forte valeur ajoutée…) ne sont pas absents du match. Ils progressent, ils marquent parfois, mais manquent encore de profondeur de banc.
L’industrie automobile monte en gamme, la tech fait ses premiers pas, l’aéronautique attire des IDE… Mais la taille critique n’est pas là pour booster la croissance du PIB à 5 ou à 6%. Car on ne gagne pas une Coupe avec un banc incomplet !
Derrière ces 4,6% de croissance que la banque centrale prévoit, il y a donc une vérité paradoxale. Le Maroc croît, mais toujours sous perfusion publique.
Il se modernise, mais toujours par le haut. Il investit, mais souvent pour répondre à des événements exceptionnels : sécheresse, Mondial, compétitions continentales…
Ce modèle que l’on a connu au début des années 2000 a montré son efficacité…, mais aussi ses limites, comme le montre si bien le rapport sur le nouveau modèle de développement et les dizaines d’études du CESE, du HCP et autres institutions internationales.
Il crée de l’activité, mais sur un temps court. Il injecte des milliards, mais sans toujours générer un tissu productif autonome, une croissance durable… La vraie transformation viendra le jour où le secteur privé osera jouer à l’offensive, où les entrepreneurs décideront de sortir du hors jeu.
Où l’économie ne dépendra plus d’un calendrier de compétitions, mais de la valeur créée par un tissu productif solide, innovant, conquérant. Pour l’instant, c’est encore l’État qui tient le ballon. Le coach espère une relève. Mais en attendant, il faut bien aligner une équipe pour jouer les gros matchs qui nous attendent et viser la victoire…
