Chronique
De la vie et la mort : Volontarisme ou mektoub ?
Les nations s’épanouissent dans un bien-vivre lorsqu’elles choisissent de prendre leur destin en main en le vissant au volontarisme.
Continuons nos méditations ramadanesques en planchant, cette semaine, sur les questions existentielles se rapportant à l’articulation de la vie et la mort, à la lumière du volontarisme ou de la prédestination.
Non pas ex cathedra ni in abstracto, mais par ici et ailleurs. Au sein des nations avancées, «la vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie» (dixit André Malraux). A contrario, il est aisé de constater qu’une vie «ne vaut pas un oignon» dans les sphères polluées par les idéologies totalitaires, toutes mongoliennes et meurtrières, qui n’engendrent que misère et ignorance.
En Occident, la mort est devenue in concreto de plus en plus «prévisible», oserais-je dire. En amont, au moyen d’une technologie médicale préventive garantie à tous, et, en aval, grâce à l’accompagnement jusqu’au dernier soupir. Au sein des pays ravagés par l’ignorance et la misère, la mort rôde à chaque instant, tout près, et nul ne peut prétendre lui échapper quand triomphent l’arbitraire, l’absurde, la pifométrie, la barbarie.
La mort est ainsi si lointaine là où le salut se trouve exclusivement dans le hic et nunc. Elle est, a contrario, souvent si proche là où l’on croit, les yeux fermés et sans une once d’authentique spiritualité, au Paradis (de l’iranien avestique pairidaēza) et à l’Enfer (du latin infernus), c.-à-d. à un système de «récompense-punition» basique dont la genèse remonte à la Mésopotamie, il y a 2000 ans av. J.-C. Les nations qui furent éblouies au XVIIIe siècle par les Lumières délèguent ainsi le choix de croire ou non à l’Au-delà à l’individu libre et responsable, tandis que les contrées restées sous la coupe des certitudes eschatologiques y croient mordicus, qui plus est à l’unisson. La spiritualité, quant à elle, peut attendre. Drôle et paradoxale alchimie !
Ainsi, au sein de «Dar al Islam», deux écoles ont longtemps animé le kalam (rhétorique) quant au destin de l’homme ici-bas : le volontarisme (al qadariya), qui prône la primauté de la volonté humaine et s’apparente à un existentialisme avant l’heure, d’une part, et le fatalisme (al jabriya) qui ramène la conduite de la destinée de l’homme exclusivement à Dieu, d’autre part. On doit l’émergence de la première à Mo’bad al Jahni, un contemporain des «Califes bien guidés» (ar-Rachidine), tandis que la seconde est le fait de Jahm ibn Safouane (mort en 746). La confrontation entre ces deux écoles durera jusqu’à l’avènement de la «philosophie pure» (al falsafa) au XIIe siècle.
De nos jours, bien évidemment, d’un revers de la main, le mental défaitiste et fataliste, copieusement infesté du sarcome islamo-takfiriste évoquera invariablement le «Destin» pour toute explication des multiples fragilités de la «condition humaine», bravant ainsi les statistiques qui établissent l’espérance de vie moyenne occidentale à 85 ans pour les femmes et 82 ans pour les hommes. Chez les islamo-fatalistes, bien (ou mal) manger, mieux (ou mal) dormir et se débarrasser (ou non) de l’angoisse du lendemain, tout cela ne porte qu’un seul nom: mektoub ! C’est donc à ce niveau que se trouve le décalage abyssal entre, d’une part, une vision humaniste, éminemment universaliste, de la finitude, et un phrasé clos, verrouillé et ceinturé d’œillères simplificatrices où toute réflexion complexifiée est exclue, d’autre part.
Plus généralement, il me semble aujourd’hui que la question rhizomique n’est plus «D’où venons-nous ?», puisque s’y attellent des disciplines scientifiques telles que l’anthropologie physique, la primatologie, l’archéologie, la paléontologie, l’éthologie, la linguistique, la psychologie évolutionniste, l’embryologie et la génétique. La question adéquate est, à mon humble avis, «Pour quelle raison sommes-nous ici-bas ?». Les croyances chtoniennes primitives qui eurent pour but la simple jugulation de la peur face aux éléments, les religions qui ont inventé des dieux, la philosophie qui a élaboré des process interrogatifs ou encore les idéologies sectaires qui ont promis le paradis terrestre, tentent d’y répondre, chacune à sa manière, depuis la domestication du feu il y a 400.000 ans ! L’urbanisation exponentielle des territoires et les mœurs avaient fini par cantonner l’entendement humain, depuis l’avènement du structuralisme et même de l’existentialisme, à la réponse palliative qui veut que l’on se contentât ici-bas de rechercher le vivre-ensemble le moins conflictuel et le plus harmonieux, le reste devant relever de la liberté de chacun de doter sa propre existence d’un «sens». Cette conviction constitue l’alpha et l’oméga de toute modernité digne de ce nom. «Dieu bénit l’homme, non pour avoir trouvé, mais pour avoir cherché», écrivit Victor Hugo dans ses «Contemplations».
C’est bel et bien à ce diapason que se rejoignent les individus et les nations. Quand celles-ci empruntent la voie du mektoub, de ce qui est préalablement «écrit» et donc prédestiné, elles se dévitalisent, tout comme les individus qui font de même. Mais les nations s’épanouissent dans un bien-vivre dynamique lorsqu’elles choisissent de prendre leur destin en main en le vissant au volontarisme et, a fortiori, à l’audace.
Aujourd’hui, le Maroc semble prêt à emprunter ce lumineux chemin. La mise du champ religieux sous le chapiteau exclusif de la Commanderie des croyants participe de cette conception du monde où la spiritualité prime sur la doxa, l’exotérique sur l’ésotérique. La nation peut ainsi donner un sens à sa pérennité à travers un islam ouvert et «raisonnable» et l’individu, acculé à y être «libre et responsable», jouit de la latitude de produire du sens à sa mesure comme à sa guise. «Un peu pour Allah et un peu pour sa créature!», dit l’adage marocain.
