Chronique
Ces décalages qui nuisent à l’exception marocaine…
Il est temps de (com)battre la confusion hautement périlleuse entre une spiritualité compatible avec le progrès et une religiosité sclérosée qui plombe toute aspiration à ce même progrès !
Par décalage, je vise ici le hiatus flagrant entre l’image que se fait le Maroc de lui-même, à savoir celle que l’Histoire, la géographie et l’identité plurielle confirment amplement, d’une part, et la vision tronquée que les adversaires du renouveau marocain renvoient à nous et au monde.
Tout compte fait, il n’y a, à mon sens, que deux images décalées qui obstruent par tous les moyens la marche du Royaume vers son destin de nation rayonnante et prospère.
La première de ces images toxiques a trait à l’identification civilisationnelle négative du Royaume, soit par des puissances peu amènes, proches ou lointaines, soit par des courants idéologiques hostiles à notre rayonnement.
C’est ainsi que l’on continue allègrement à confondre la «colonne vertébrale» identitaire du Maroc avec celles de ses voisins et, souvent, avec le reste des pays appartenant à la sphère dite arabo-musulmane.
Or, deux faits infirment cette malencontreuse confusion : d’abord le fait historiquement démontré que les expéditions andalouses, autant celle qu’entreprit le petit-fils de Wanamū al-Zanātī, alias Tariq Ibn Ziad, en 711, que celles qui suivront, notamment en 1068, à l’initiative de l’amazigh sanhaji-lamtouni Youssef Ibn Tachfine, étaient exclusivement marocaines, ce qui a permis une présence musulmane continue en Andalousie durant huit bons siècles.
Ensuite le fait, tout aussi historiquement tangible, que le Maroc eut été le seul et unique pays de la galaxie dite arabe à avoir échappé à la vassalisation par l’Empire ottoman. L’ex-Empire chérifien avait, en effet, réglé son affaire à l’hégémonisme religieux, militaire et culturel ottoman depuis belle lurette.
Y compris par le biais de la guerre. Il n’est pas superflu de rappeler ici la correction qu’administra le sultan saâdien Abdallah Al-Ghalib à l’armée ottomane dirigée par Hassan Pacha, beylerbey de la régence d’Alger, lors de la bataille de l’Oued-el-Leben qui eut lieu en mars-avril 1558 au nord de Fès.
La raison en était fort justement le refus du sultan Abdallah Al-Ghalib de prêter allégeance aux Ottomans et l’alliance qu’il conclut à cet effet avec les Espagnols. À la suite de cette victoire, le sultan Abdallah Al-Ghalib s’allia avec Sidi El-Haj El-Baqqal, le chef spirituel des Ghomaras, prenant ainsi position en faveur de la tariqa Chadhiliyya au détriment de la tariqa Qadiriyya, chère aux Ottomans.
Parallèlement, le sultan saâdien opta pour une politique de territorialisation en créant une «zone tampon» face à l’armée ottomane. Alors comment sapristi oublier le fait qu’en bloquant l’accès des Ottomans au Maroc, donc au détroit de Gibraltar, le Royaume ait bel et bien protégé l’Europe durant près de cinq siècles d’une prise en tenaille fatale entre sud et nord européens par les Ottomans qui avaient déjà léché les murs de Vienne ?
Non, le Maroc n’est pas semblable à l’Algérie où trônait un Dey ou à la Tunisie jadis gouvernée par un Bey désigné par Istanbul, et encore moins au reste des pays arabes, tous anciennement dominés par la Sublime Porte ! Cette vision historiquement validée est fondamentale.
Aussi, la confusion à cet égard engendre-t-elle, au détriment du Royaume, des dégâts collatéraux diplomatiques, géostratégiques, économiques et culturels à chaque fois que s’allume un foyer de tension au Machrek ou au Maghreb. Et c’est malheureusement toujours le cas.
Ainsi, à titre d’exemple, nos malheurs au voisinage de l’Algérie ne datent pas de l’ère Boumediene, mais (au moins) depuis la Bataille d’Isly (14 août 1844) où le sultan alaouite Abderrahmane Ibn Hicham ne fit que répondre à l’appel au secours de l’Emir Abdelkader Ibn Muhiédine.
C’est donc là et bien là que réside le premier décalage entre ce que nous sommes véritablement et l’image sciemment ou inconsciemment floutée, voire enlaidie, qu’on se fait de nous.
Le deuxième décalage a trait à l’islam qui a toujours prévalu au Maroc avant l’émergence du virus islamorigoriste, d’une part, et les lectures islamiques «mongoliennes» promues ailleurs. Longtemps protégé par son islam soufi d’extraction maraboutique, le Maroc a subi les dégâts collatéraux des dévastations causées naguère par le wahhabisme, et aujourd’hui encore par l’internationale frériste ou le clergé iranien et ses proxys.
Des lectures closes et solidement verrouillées qui plombent la productivité, le dynamisme entrepreneurial, l’efficience du service public, la prospérité. Est-il logique et moral qu’un fonctionnaire s’en aille dare-dare faire sa prière au lieu de servir prioritairement ses concitoyens ?
La réponse à cette question détermine le degré de pénétration de la modernité au sein de la société marocaine. Hélas, nombreux sont ceux, tellement perméables aux inepties des «fatwaseurs» de pacotille, qui préféreraient laisser poireauter ou même agoniser aux urgences d’un hôpital les citoyens en prétextant la primauté de la prière !
Où diantre se trouve la spiritualité dans tout cela ? On lui parle des urgences, il parle du Jour du Jugement Dernier. On lui fixe un rendez-vous, il s’abrite derrière la fatalité «inchallahesque». Dans sa bouche, les contraires deviennent des synonymes : la sinistrose est ainsi joie et la rigueur blasphème. «Du ciel, il ne pleut ni or ni argent !», avait pourtant décrété le Prophète.
Il est temps de (com)battre, sans merci, mais sans chauvinisme aucun, autant la vision décalée qui confond notre background historique et ethnoculturel avec celui du reste des pays arabes, que la confusion hautement périlleuse entre une spiritualité compatible avec le progrès et une religiosité sclérosée qui plombe toute aspiration à ce même progrès ! «Revisite l’histoire de ton pays, va-nu-cerveau !», devrait-on dire au honni des urnes devenu «fatwaseur» en chef !
