SUIVEZ-NOUS

Chronique

Boualem, porte-drapeau des lumières

Samedi 16 mai, l’écrivain Boualem Sansal a été cueilli, dès son arrivée à l’aéroport d’Alger, par les autorités algériennes. Que lui reproche-t-on ? Ses positions face à l’islamisme, à l’autoritarisme, ou bien le fait d’avoir affirmé que la France coloniale avait retiré au Maroc Oran, Tlemcen et Mascara pour les agréger à l’Algérie ?

Publié le


Mis à jour le

L’arrestation de Boualem Sansal a été confirmée par la presse algérienne, le 20 novembre, après 4 jours de suspense. Les autorités judiciaires algériennes l’accusent d’incitation «à la division du pays».

Excusez du peu. Une infraction, inscrite au Code pénal algérien, qui pourrait entraîner une peine de prison allant jusqu’à la réclusion à perpétuité.

L’Agence officielle de presse n’y va pas de main morte: «L’arrestation de Boualem Sansal, pseudo-intellectuel, vénéré par l’extrême droite française, a réveillé les professionnels de l’indignation».

Le kamikaze au sourire dissident
En 2015, lors de la sortie de son roman «2084 : la fin du monde», l’hebdomadaire français «Le Nouvel Obs» titrait déjà : «Boualem Sansal : le kamikaze».

Le journaliste y dressait le «portrait d’un irréductible, le grand romancier algérien, qui vit reclus chez lui (à Boumerdès, ndlr), publie une fable blasphématoire sur l’islamisme et l’état de son pays». Et Boualem Sansal est à la fois irréductible et kamikaze.

Dans une critique de son autre roman «Le train d’Erlingen ou la Métamorphose de Dieu», le journaliste parle d’un texte porté par une joie du sacrilège. L’écrivain prend, en effet, plaisir à titiller là où il sent de la susceptibilité mal placée. Le quotidien «Le Monde» l’avait baptisé «le sourire dissident».

«Un vieux biblique souriant et détesté par les soumis et les jaloux, et dont le nom signifie porte-drapeau», dit de lui le nouveau prix Goncourt, Kamel Daoud, qui, voyant venir le danger, essayait de le dissuader de retourner en Algérie. Boualem Sansal répliquait toujours que la résistance se fait là où il y a la guerre, sinon, elle ne s’appelle pas résistance, elle s’appellerait palabre, discussion, débat…

Un parcours à reproduire
Ingénieur de formation de l’École nationale polytechnique, puis docteur en économie, il ne se prédestinait pas à une carrière d’écrivain. Il a commencé à écrire à l’âge de 48 ans, en 1997, en réaction au terrorisme islamique.

Il sort son premier roman à l’âge de 50 ans. Il l’avait envoyé au seul éditeur dont il avait l’adresse, dit-il. Il faut bien un peu de légende. Mais cela ne lui enlève pas son franc-parler et son courage.

En 2012, Sansal est invité au Salon du livre de Jérusalem. Il prend un avion pour Tel-Aviv, ce que personne en Algérie ne lui a pardonné. La presse se déchaîne contre ce «traître» vendu au «lobby sioniste».

Revenant d’Israël, il répond à la foule en colère avec une tribune : «Je suis allé à Jérusalem… et j’en suis revenu riche et heureux», titre qui illustre bien son espièglerie presque kamikaze. Puis il se rend à un dîner du Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France), ce qui fait encore plus hurler une partie de ses compatriotes.

L’Algérie vit encore dans l’âge de la censure directe, trop visible et pas subtile du tout. Elle interdit et emprisonne pour délit d’opinion. Elle ne sait pas encore que ces méthodes sont passées de mode.

Qu’à l’ère d’Internet, l’on peut plus interdire un livre, car ce dernier n’a plus besoin d’être imprimé et passer sous le manteau. Il peut tout simplement être envoyé par mail ou téléchargé.

D’autant plus que cette forme de censure d’un intellectuel est contre-productive. Il s’agit de quelque chose qui se sait très vite et dont les détails se diffusent très loin. Et voilà, maintenant que je donne des conseils en matière de censure !

Boualem Sansal applique encore la devise de l’écrivain Tahar Djaout, assassiné pendant la décennie noire: «Si tu parles, tu meurs; si tu ne parles pas, tu meurs. Alors, parle et meurs». Libérez Boualem Sansal. La Culture est la solution.