Argent
Chute du dollar : Une aubaine pour l’économie marocaine
Le billet vert s’est déprécié de près de 11% par rapport au dirham depuis le début de l’année, entraînant une série d’effets positifs sur la facture des importations, l’inflation, mais aussi le budget de l’État. Explications.
Les signaux positifs s’accumulent pour l’économie nationale. Alors qu’un fort rebond de la croissance est entamé depuis la fin de l’année 2024, que l’inflation est maîtrisée et que les investissements atteignent des niveaux sans précédent, un nouvel élément vient ajouter du carburant dans la machine économique marocaine : la baisse tendancielle du dollar.
Le tout-puissant billet vert s’affaiblit en effet depuis six mois. Et pas qu’un peu ! Depuis le début de l’année, il a perdu environ 10% de sa valeur face à l’euro, enregistrant sa baisse la plus importante depuis 1973. L’indice DXY, qui indique la force de la monnaie américaine par rapport à un panier de six devises, a lui aussi chuté de plus de 10% depuis le nouvel an.
Face au dirham, la devise américaine a également dévissé, enregistrant, du 1er janvier au 2 juillet, une baisse de près de 11% de sa valeur face à la monnaie nationale. Le taux de change du dollar américain contre le dirham marocain est passé, durant cette période, de 10,131 à 8,976 dirhams.
Il faut remonter à avril 2021, soit en pleine crise sanitaire, pour trouver une parité aussi basse. Les raisons de cette baisse qualifiée de «spectaculaire» dans les médias occidentaux sont nombreuses : la politique tarifaire agressive de Trump, les anticipations d’une baisse des taux de la FED, les inquiétudes liées à l’inflation et à la dette publique américaines…, sont quelques-uns des éléments qui expliquent que le statut de monnaie refuge du dollar s’étiole petit à petit.
50% des importations libellées en dollar
Ceci étant dit, les économistes sont formels: cet affaiblissement marqué du dollar face au dirham constitue une aubaine pour un pays importateur comme le Maroc. Et pour cause : lorsque le billet vert s’affaiblit, le Maroc paie moins cher ses achats libellés dans cette devise.
Or, près de la moitié des importations marocaines sont facturées en dollar. «50% de nos exportations sont facturées en dollar. Cela est dû au statut de cette monnaie sur le plan international, dans la mesure où plusieurs produits que le Maroc importe en quantité, notamment les matières premières essentielles comme les produits énergétiques et les produits alimentaires, les céréales notamment, sont cotés sur les marchés internationaux en dollar.
Ainsi, quand le dirham s’apprécie par rapport au dollar, l’importateur résident au Maroc va débourser moins de dirhams pour payer le montant en dollar à l’exportateur étranger. Ce qui allège la facture», explique Omar Bakkou, économiste et spécialiste des politiques de change. Par ricochet, l’impact est positif sur les réserves de change, mais aussi sur le niveau des prix sur le marché local.
Selon notre interlocuteur, l’impact d’une baisse de 10% du dollar par rapport au dirham est loin d’être négligeable. Les importations totales de biens en dollars culminent en effet à plus de 380 milliards de dollars selon les données de l’Office des changes à fin 2024, dont 114 milliards de dirhams d’importations pour les hydrocarbures et plus de 17 MMDH rien que pour le blé.
«Une baisse de 10%, c’est tout de même quelque chose. L’impact pourrait être significatif si la faiblesse du dollar venait à se prolonger», estime Bakkou. Et cela semble être le cas, à en croire plusieurs analystes internationaux (voir encadré).
Impact positif sur le budget de l’État
De l’autre côté, fait remarquer notre expert, il y a l’euro qui s’apprécie face au dirham, mais dans une moindre mesure (la monnaie européenne s’est appréciée de 1% depuis le début de l’année). «Nous avons globalement une monnaie nationale qui s’apprécie en termes de taux de change effectif. C’est une bonne nouvelle pour les importateurs et les consommateurs», souligne-t-il.
Le budget de l’État est également positivement impacté, puisqu’il subventionne, à travers les dépenses de compensation, les importations de butane et de blé. Ainsi, pour la Loi de finances 2025, le gouvernement a budgétisé une enveloppe de 16,5 milliards de dirhams, sous l’hypothèse d’un taux de change de 9,8 dirhams pour un dollar, bien au-dessus du taux actuel.
«Pour la communauté Maroc, c’est-à-dire l’État et les ménages, la baisse du dollar est positive», résume Bakkou.
Toutefois, une baisse prolongée du dollar n’est pas sans effet sur certains secteurs exportateurs. «35 à 40% de nos exportations se font en dollar», fait savoir notre expert.
Les exportateurs concernés, comme l’OCP notamment, vont encaisser, à prix constant, moins de dirhams à l’export. Mais comme l’explique notre interlocuteur, dans le cas des phosphates, qui évoluent dans un marché libellé en dollar, avec de bonnes marges, l’effet baisse du dollar se traduit, dans le pire des cas, par une moins-value due à l’effet change, sans poser de problèmes graves.
En revanche, pour les secteurs exportateurs qui ont des marges réduites, avec une concurrence internationale forte, comme le textile, cela est plus problématique. «Une appréciation prolongée du dirham par rapport au dollar peut constituer une menace pour l’activité. Ils doivent trouver des mécanismes pour compenser».
Une baisse qui se prolongera ?
La baisse du billet vert n’est pas qu’une simple correction conjoncturelle. Elle semble s’inscrire dans un mouvement plus profond, traduisant les inquiétudes de la sphère économique mondiale vis-à-vis de la politique économique américaine depuis le début du second mandat du président Donald Trump. Tant que ces inquiétudes ne seront pas dissipées, le dollar restera vulnérable. Pour Morgan Stanley, «la volatilité
et l’incertitude persistante de la politique commerciale américaine, ainsi que les perspectives floues du prochain projet de budget américain incitent les investisseurs à couvrir le risque de change de leurs actifs américains existants, ce qui pèse sur le dollar».
La Banque américaine prévoit même une parité euro/dollar au-dessus du seuil de 1,20 dollar d’ici la fin de l’année. Deutsche Bank est sur la même ligne. L’établissement allemand table sur un euro à 1,20 dollar fin décembre 2025, à 1,22 fin juin 2026 et à 1,25 en décembre 2026.

