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Abdelilah Zahir, marchand de tapis, mémoire vivante du souk des Habous
Depuis 1979, il vend des tapis, raconte leurs histoires et origines aux clients. Pour lui, c’est plus qu’un commerce, c’est la transmission d’un savoir-faire et d’un art ancestral. Il est passionné du tapis, de son quartier natal, et de son souk dont il est «Lamine»…
Dans la «Jouteya» du quartier des Habous, Abdelilah Zahir tient boutique comme son père avant lui. Assis au fond de son échoppe, aux murs recouverts de tapis venant de différentes régions du Maroc, il en raconte l’origine : les Taznakht, aux motifs géométriques épurés, les tapis berbères du Haut-Atlas, ou encore les pièces colorées de Rabat.
Il maîtrise au moindre détail les techniques du tissage et le marché du tapis, ses tendances et les mutations qu’il a subies.
Cela fait exactement 46 ans qu’il a repris le commerce de son père, qui était aussi «Lamine» de ce même souk. C’était en 1979, l’année de son bac.
Il le décrocha en sciences expérimentales. Mais il ne fait pas d’études supérieures. Au lieu de cela, il alla directement au magasin familial. «Cela n’était pas du tout prévu, c’est un simple concours de circonstances», raconte Zahir. Son père a subi une opération chirurgicale et ne pouvait plus aller au souk.
«Je l’ai entendu se plaindre auprès de ma mère, disant que, contrairement à ses confrères, il n’avait pas enfanté. Cela m’a touché et j’ai décidé de reprendre la boutique», se souvient-il, en ajoutant qu’il n’était pas novice, puisqu’il était déjà initié au commerce, car, pendant les vacances scolaires, il aidait son père à la boutique, moyennant 50 ou 60 dirhams. Il se lance donc dans le commerce des tapis et de couvertures en laine.
Une affaire qu’il a développée depuis et qui ne porte plus que sur le tapis maintenant, étant donné que la fabrication des couvertures, concentrée essentiellement dans la région de la Chaouia, n’existe plus. «Le tissage des couvertures se faisait par des femmes, aujourd’hui âgées ou qui sont décédées. Même si cet art a été transmis à leurs filles, celles-ci s’en sont détournées en raison de la modicité des revenus», explique Zahir. Il poursuit que les temps sont également durs pour le tapis, particulièrement le rbati.
Ainsi, Abdelilah explique que le métier n’est pas sans défis. Avec l’arrivée des tapis industriels et la concurrence des produits importés, la demande s’est un peu essoufflée.
«Le tapis rbati, produit phare de la filière, n’existe malheureusement plus», déplore-t-il, et ceci pour plusieurs raisons, notamment la fermeture des unités de fabrication concentrées à Salé et les nouvelles tendances de l’ameublement qui privilégient les tapis modernes et légers. Mais elle a aussi été accélérée par l’éradication des bidonvilles où vivaient les ouvrières.
Aux Habous, 70% des commerces ont été repris par les enfants…
Celles-ci, après leur relogement, ont intégré des usines de confection pour une rémunération plus attrayante : «Elles touchent 130 à 200 dirhams par jour contre 200 dirhams la semaine dans les unités de tissage de tapis !», explique «Lamine» du souk.
L’offre porte essentiellement sur le tapis berbère, de Ouarzazate, du Moyen- Atlas, de Oued Zem et Bejaâd. Et les commerçants, souligne Zahir, redoublent d’efforts pour élargir leur offre et séduire la clientèle locale et internationale.
Même si, tient-il à préciser, «notre business marche beaucoup plus grâce à la demande des Marocains ou bien des étrangers résidant au Maroc, les transactions avec les touristes ne sont pas importantes, car ils achètent beaucoup plus à Marrakech, Fès ou Agadir. Aux Habous, ils viennent juste pour visiter le quartier et prendre des photos».
Si Abdelilah a hérité du commerce de son père, il est aussi devenu, depuis une quinzaine d’années maintenant, comme son défunt père, «Lamine» du Souk, qui compte environ 330 boutiques.
Celui-ci est choisi par les commerçants sur la base de son expérience et sa réputation. Son rôle est de garantir l’ordre, l’éthique et la régulation du commerce dans le souk. Il est aussi garant des bonnes pratiques et médiateur appelé à arbitrer, en cas de litiges, entre les commerçants et les clients.
«Être “Lamine” du souk n’a pas de secret, il faut avoir l’expérience du commerce, être juste et respecté par ses pairs. Les conflits portent essentiellement sur la qualité du produit ou encore les prix», précise Abdelilah qui, souvent, gère les litiges et trouve un arrangement en quelques heures, poussant les parties à faire des concessions et trouver un terrain d’entente.
Autre casquette du vendeur de tapis : il organise la «Dlala», marché aux enchères traditionnel marocain, qui se distingue par ses ventes de tapis et d’ustensiles traditionnels en cuivre et en argent.
Auparavant quotidienne, la Dlala est, depuis la crise du Covid-19, organisée trois fois par semaine : mardi, jeudi et samedi, de 13 h à 14 h 30.
«Ce marché est malheureusement peu animé maintenant, il s’y vend peu de chose. Même le nombre de «dellals», ou courtiers, a baissé pour passer de 50 à 10 seulement», s’indigne Zahir.
Vendeur de tapis, «Lamine» du souk, Abdelilah est aussi gardien de mémoire du quartier des Habous dont il conte l’histoire sur le bout des doigts. Toutes ruelles pavées et propres, le seul hammam «Chiki», deux cafés historiques, le four Bennis et le premier tribunal ou Dar Al Qadi ne semblent pas avoir de secret pour lui.
Il en connaît les propriétaires, l’histoire et décrit ces lieux avec une grande précision. Des lieux qui ont tissé des liens entre les générations, puisque ces endroits ont tous été repris par les enfants. Abdelilah lui aussi a assuré sa relève, puisque son fils est également vendeur de tapis.
Abdelilah est natif des Habous, vieux et célèbre quartier casablancais, construit en 1912 par l’architecte et urbaniste français Albert Laprade, dont la demeure existe toujours dans la rue Al Mouhandiss.
Abdelilah y a vécu son enfance et sa jeunesse avant de déménager à El Oulfa, il y a quelques années, mais sans jamais réussir à s’y intégrer. «Je ne connais pas mes voisins, et tous les jours de la semaine, je suis au souk de 7 à 20 heures, y compris le vendredi, jour de la fermeture», raconte Zahir.
Abdelilah a été le seul à avoir suivi les pas de son père
Le lien avec son quartier, qu’il qualifie «d’unique», est si fort qu’il y passe son jour de repos attablé au café Mauritania. Le premier café du quartier.
Il débute sa scolarité à l’école Saada, premier établissement privé des années 60 et qui faisait office de Mssid. Ses classes primaires, il les fera aussi dans le même quartier et toujours dans le privé, à l’école Al Ahrare. «Mon père nous a tous inscrits à l’école privée. Nous sommes une fratrie de neuf enfants.
Pour mes deux sœurs aînées, aujourd’hui à la retraite, mon père payait, pendant le protectorat, 10 dirhams de frais de scolarité», se souvient Abdelilah, pour qui, un peu plus tard, le papa a payé 80 dirhams.
«Les amis de mon père ne comprenaient pas son choix et lui conseillaient plutôt d’acheter des terrains dont le prix était, dans le temps, de 10 dirhams le mètre carré», poursuit «Lamine» du souk, qui souligne «El Walid voulait à tout prix que nous fassions des études et ne pensait nullement à accumuler des biens immobiliers».
Parmi ses enfants devenus qui médecin, qui enseignant ou fonctionnaire, Abdelilah a été le seul à avoir suivi les pas de son père à un moment où celui-ci s’était préoccupé de l’avenir de son commerce. «Je l’ai entendu se plaindre auprès de ma mère et j’ai décidé de prendre la relève». Un choix que ne regrette pas du tout ce passionné de tapis et du quartier…
