Affaires
Industrie de défense : Concevoir, fabriquer et éventuellement exporter
Drones, blindés, munitions…, une base industrielle militaire se met progressivement en place. Le Maroc n’achète plus sur les étalages, il construit sa souveraineté dans le domaine.
Gobi est un petit drone très rapide. Il vole jusqu’à 350km/h et est conçu pour chasser d’autres drones.
Il utilise l’IA pour détecter une menace en moins d’une minute. Il intercepte le drone cible avec une très grande précision.
Cette ogive volante est conçue et produite par la licorne française Harmattan AI, fondée et dirigée par un MRE. La même entreprise avec laquelle le ministère délégué chargé de la Défense nationale vient de conclure un accord. Une alliance stratégique qui «permet de déployer des systèmes de défense autonomes intelligents de nouvelle génération, notamment pour neutraliser les attaques de drones». En toute logique, un Gobi 100% marocain devrait sortir prochainement des lignes de production de l’industrie de défense nationale. Avec ce dernier arrivé, la panoplie des drones sera au complet.
Dans son usine de Berrechid, Atlas Défense, filiale du turc Baykar, produira des drones MALE (Moyenne altitude longue endurance). Le dernier de la série, le Bayraktar Akinci, qui est un drone de combat lourd, est le plus souvent évoqué. L’israélien Elbit Systems, dont l’usine est située à Benslimane, produira lui aussi des drones militaires de type MALE pour des missions de renseignement et de surveillance. Une autre entreprise israélienne, BlueBird Aero Systems (filiale d’IAI), fabriquera localement son SpyX, son drone kamikaze tactique. De son côté, l’entreprise marocaine Aerodrive Engineering Services (AES) produit dans son usine de Benguerir, l’Atas Istar. Un drone à usage militaire dédié aux missions de renseignement, de surveillance, de reconnaissance et de localisation de cibles sur le terrain. La famille est au complet. Et ce n’est sans doute que le début d’une épopée industrielle militaire dans laquelle le Maroc est déjà passé maître incontesté à l’échelle africaine. La signature, le 13 juillet, d’un accord entre le Maroc et l’US-Africom pour l’installation d’un centre de formation et d’expérimentation (AMTEC) à Tan Tan devrait propulser en avant cette industrie naissante. Entre autres composantes, l’AMTEC, opérationnel en 2030, comporte un incubateur technologique mêlant militaires, industriels de la défense (américains et marocains) et universités pour tester et évaluer des solutions de sécurité à faible coût. Le Royaume passe de l’acquisition des aéronefs non habités (il détient d’ailleurs le plus grand nombre d’unités en Afrique) à la conception, l’assemblage et la fabrication, la maintenance, la formation et, progressivement, la R&D. Avec pour objectif explicite la souveraineté et l’exportation vers l’Afrique et au-delà. On retrouve là la nouvelle philosophie en la matière. Le Maroc ne se contente plus d’acheter à l’étalage, il conçoit, fabrique et, éventuellement, exporte, avec ses partenaires, des armes et d’autres équipements de défense, dans une logique globale de maître et de couverture de toute la chaîne. C’est cette même logique qui a abouti à la sortie, il y a quelques mois, des premiers blindés WhAP fabriqués par l’indien TATA Advanced Systems à Berrechid. Le taux d’intégration locale démarre à 35%, avec un objectif de 50%. Le but étant de développer des capacités de maintenance et d’intégration, avec une ambition affichée de production locale de chars de combat.
La même logique qui fait qu’aujourd’hui MMI Ammunition produit à Sidi Yahya des munitions de
30×173 mm et des obus d’artillerie de 155 mm (M662 UMACS, M481, M150, M107-A3), aux normes OTAN AQAP-2110.
Nouveau cadre, nouvelles ambitions
Le Maroc se positionne sur un autre créneau: le MRO. Une stratégie qui s’est concrétisée avec la construction du hangar géant de Benslimane, en partenariat avec Lockheed Martin et SABCA. Ce centre d’excellence servira à la maintenance lourde et à la modernisation des avions de transport militaire C-130 Hercules et des chasseurs F-16 des FAR et de pays partenaires. Avec une base solide de l’industrie aéronautique civile, le Maroc ambitionne d’aller plus loin.
Un partenariat stratégique a été conclu dans ce sens avec le brésilien Embraer, et l’Inde a exprimé, récemment, son intérêt pour un projet stratégique de construction d’un avion complet au Maroc. Pour ce faire, une usine est projetée à Benguerir où le constructeur indien HAL devrait assembler des avions de chasse LCA Tejas et assurer la maintenance des F-16 marocains. Pour l’heure, rien d’officiel. Néanmoins, ce genre d’annonce confirme l’intérêt des investisseurs étrangers pour le potentiel du Royaume dans l’industrie de défense.
Bien sûr, pour des raisons évidentes, l’on communique très peu, ou guère, sur ce genre de projets d’industrie d’armement. Tout ce qui a été communiqué de manière officielle, et ce sont d’ailleurs les propos tenus par le ministre délégué chargé de l’Administration de la défense nationale devant le Parlement lors du débat, en octobre de l’année dernière, du PLF 2026, c’est que le Maroc avait déjà accueilli à cette date 10 projets internationaux dans l’industrie d’armement, pour un investissement cumulé de 260 millions de dollars et 2.500 emplois.
Ces projets couvrent les domaines des blindés, des drones, l’aéronautique, la maintenance aéronautique, la production de composants et les systèmes embarqués. À cela s’ajoutent concrètement les munitions petit, moyen, gros calibre et artillerie, les systèmes de défense aérienne et antimissile, les systèmes optiques, l’électronique de défense, les équipements de communication et de protection, et la maintenance lourde d’aéronefs de combat (MRO), positionnée comme futur hub régional.
Ce que l’on sait avec certitude, par contre, c’est que le Maroc a mis en place un écosystème industriel de défense structuré autour des deux zones d’accélération industrielle dédiées. L’objectif est double, satisfaire les besoins opérationnels des Forces Armées Royales tout en développant un potentiel d’exportation.
On le sait, le Royaume a connu, fin juin 2021, l’entrée en vigueur de la loi n°10-20 relative aux matériels et équipements de défense et de sécurité, aux armes et aux munitions.
Ce nouveau dispositif juridique est venu encadrer la mise en place d’une base industrielle et technologique de défense marocaine.
Cette loi s’articule directement à la politique de commande publique de la défense.
Lors de la signature de contrats d’achat d’armement à l’étranger (avions, systèmes de défense antimissile, véhicules blindés…), le Maroc exige désormais des compensations industrielles (offsets).
C’est sans doute le point le plus important, en dehors de son existence même, de ce nouveau cadre juridique.
La décision du Royaume de se doter d’une base de l’industrie de défense répond à une conjoncture particulière. Depuis la crise de 2008, et plus récemment la crise sanitaire et le conflit russo-ukrainien, une tendance s’est installée progressivement dans le secteur.
Il s’agit, selon des experts, de «l’externalisation croissante de l’industrie d’armement où les leaders mondiaux, maîtrisant l’ensemble d’une production militaire, sont désormais enclins à sous-traiter certaines activités connexes pour pouvoir se spécialiser dans le cœur de métier». En d’autres termes, le Maroc a bien choisi, et c’est le cas de le dire, son «Momentum» pour se lancer dans ce domaine.
Des partenariats taillés dans le roc
La plupart, sinon tous les accords de partenariat militaires signés par le Maroc ces dernières années, comportent une composante industrielle et de transfert de technologie.
Trois d’entre eux sortent du lot, notamment en raison de la nature des pays partenaires.
À savoir, la France, les États-Unis et Israël.
Ainsi, tout récemment, et en marge de la 15e Réunion de Haut Niveau Maroc-France (les 15 et 16 juillet 2026), deux accords majeurs (un Arrangement technique et un Mémorandum) ont été signés pour renforcer la coopération dans l’industrie de défense. Ces accords marquent l’entrée dans une nouvelle phase de mise en œuvre concrète après les discussions initiées au Salon Eurosatory en juin 2026. En même temps, le Maroc a entamé le déploiement de sa feuille de route stratégique (2026-2036) avec les États-Unis, qui prévoit des développements industriels et technologiques sur dix ans, renforçant sa position comme pilier industriel et sécuritaire régional. Il y a quelques mois, en janvier, le Royaume et l’État d’Israël ont signé un plan d’action commun pour l’année 2026, dont l’une des trois composantes porte justement sur le transfert de technologie.
Les deux autres concernent la modernisation des équipements militaires et la coordination stratégique.