Affaires
En Couv’. La face cachée des phosphates
Le Maroc est déjà un acteur clé sur le marché mondial des engrais. Son rôle, en tant qu’acteur géostratégique, est appelé à croître considérablement. Ses phosphates, qu’il est de plus en plus déterminé à valoriser localement, fournissent bien plus que des fertilisants.
Début novembre, l’américain USGS a fait une annonce loin d’être anodine. En pleines tensions avec la Chine sur les minerais stratégiques et critiques, les États-Unis décident d’ajouter le phosphate sur la liste de l’USGS (United States Geological Survey).
Dans le communiqué accueillant, favorablement, cette décision du gouvernement de son pays, le géant américain Mosaic va au vif du sujet. Contexte oblige. Le phosphogypse (PG), un dérivé du phosphate produit par le groupe, «contient des quantités significatives de cinq terres rares, qui sont également des minéraux critiques».
Ces éléments, poursuit le communiqué, «sont essentiels aux secteurs de la défense, de l’énergie et des technologies du pays». Nul besoin de rappeler que le phosphate est essentiel à la sécurité alimentaire, et que, particulièrement après la crise sanitaire mondiale, la sécurité alimentaire est devenue indissociable de la sécurité nationale tout court.
Signalons au passage que dans le contexte de guerre en Ukraine et de la décision chinoise de restreindre ses exportations de phosphate, de grands pays comme l’Inde, le Brésil ou encore le Pakistan et même le Japon, ainsi que différents pays d’Afrique, ont conclu des partenariats stratégiques à long terme avec le Royaume pour sécuriser leurs approvisionnements en engrais. Ce qui n’est pas un simple détail.
Cependant, la classification par les États-Unis du phosphate comme minerai critique et stratégique relève d’une autre dimension. Désormais, pour ce pays, le phosphate est essentiel à la stabilité économique et à la sécurité nationale, aussi bien en termes du renforcement de la chaîne d’approvisionnement alimentaire nationale que du soutien des technologies émergentes.
Pour le Maroc, pays allié qui détient plus de 70% des réserves mondiales (il est deuxième producteur derrière la Chine et devant les USA), cela aura des impacts significatifs. Si du point de vue commercial la décision rend, dans l’immédiat, le marché américain un peu plus difficile pour l’OCP en raison du soutien de différentes natures apporté aux producteurs locaux, sur le plan stratégique c’est tout autre chose.
D’abord, le Royaume devient plus que l’allié stratégique en dehors de l’OTAN qu’il est déjà depuis des années. Le partenariat stratégique entre les deux pays dépasse désormais le cadre politique, sécuritaire et militaire. Il devient également économique.
Cela dans la mesure où, en toute logique, la décision laisse présager des investissements américains et européens (l’UE ayant aussi déclaré le phosphate minerai critique depuis 2014) dans la valorisation du phosphate au Maroc, avec à la clé une diversification industrielle accrue.
Un précurseur déjà
D’ailleurs, une entreprise américaine de la «Deep technologie» pose déjà pied au Maroc en précurseur. Nascent Materials, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, a lancé récemment une filiale marocaine dédiée à la recherche, au développement et à la conception de matériaux pour batteries, notamment pour les cathodes LFP (lithium-fer-phosphate) et LMFP (lithium-fer-manganèse-phosphate).
Cette initiative, annoncée en novembre 2025, fait suite à son partenariat avec UM6P Ventures. Pour mesurer la portée de cette installation au Maroc, il faut savoir que la start-up se concentre initialement sur la fabrication des cathodes LFP et LMFP qui sont plébiscitées par les constructeurs automobiles et… les exploitants de centres de données.
Partant de là, un nouveau procédé développé par la start-up pourrait améliorer la densité énergétique de la cathode jusqu’à 12%, tout en réduisant son coût de production de 30%. Tout porte à croire que de nouvelles entreprises vont suivre.
La démarche américaine étant, en effet, plus agressive, puisqu’elle prévoit d’importantes incitations et des subventions gouvernementales conséquentes, à la fois pour constituer et maintenir le stock stratégique et pour sécuriser l’approvisionnement, les investisseurs américains ne devraient pas tarder à se pointer, ouvrant la voie à leurs homologues européens qui seraient poussés à suivre la cadence pour sécuriser, eux aussi, leurs approvisionnements.
Et dans les deux cas, et pour des raisons évidentes, le Maroc est le mieux indiqué pour accueillir les nouveaux investissements dans le domaine. Par ailleurs, soulignent certains analystes, «en intégrant la liste de l’USGS, le phosphate marocain bénéficie d’un statut prioritaire. Cela renforce l’alliance diplomatique, rendant la stabilité du Maroc directement liée à la sécurité nationale américaine».
De ce fait, Rabat n’est plus seulement un allié politique, mais «un maillon indispensable de la chaîne de valeur américaine».
Gagner sur les deux bords
Au-delà des investissements potentiels, américains et européens dans le domaine, la décision américaine aura aussi un impact indirect sur l’investissement chinois au Maroc, particulièrement dans le domaine des batteries.
En effet, observe-t-on, la loi américaine (IRA) accorde des subventions pour les véhicules électriques, mais uniquement si les minéraux critiques de la batterie proviennent des USA ou d’un pays ayant un accord de libre-échange. Justement, le Maroc est le seul pays majeur producteur de phosphate à disposer d’un ALE avec les États-Unis.
Cela donne aux batteries LFP porduites au Maroc un avantage compétitif conséquent. On devrait donc s’attendre à davantage d’investissements chinois dans le secteur. Certaines annonces ont d’ailleurs déjà été faites tout récemment dans ce sens.
Pour les entreprises chinoises, produire des batteries «made in Morocco» est un moyen d’accéder plus facilement au marché américain en contournant les barrières douanières imposées à la Chine, grâce à l’ALE et au nouveau statut critique du phosphate.
Sauf que, et c’est un autre avantage de taille, les producteurs des batteries et de leurs composants, souvent des joint-ventures impliquant des acteurs marocains ou européens, doivent respecter les règles strictes sur les «Entités étrangères préoccupantes» (FEOC) pour ne pas être disqualifiés par Washington, «ce qui pousse à des transferts de technologie réels vers le Maroc».
De ce fait, le géant public ne vend plus seulement des fertilisants, un secteur où il compte un autre atout majeur, avec l’exploitation de la nouvelle mine de potasse à Khémisset. Minerai qui vient également de faire son entrée, en même temps que le phosphate, dans la liste de l’USGS et dont le Maroc dispose de réserves de l’ordre de 300 millions de tonnes (le Canada, premier mondial détient 1,1 milliard de tonnes), et qui rentre dans la fabrication des engrais.
OCP vend aussi de «l’énergie», sous forme de cathodes pour batteries LFP (et même des batteries entières grâce à sa filiale Mera Batteries), mais aussi, très prochainement, du combustible pour les centrales nucléaires grâce au concentré de l’uranium, lui aussi minerai critique, extrait du phosphate.
Ce statut particulier valide la stratégie du groupe de devenir un acteur central de l’alimentation et de la transition énergétique mondiales. Cela sans compter les applications des autres dérivées du phosphate marocain dans lesquelles l’OCP s’est déjà pleinement investi.
Pour le Maroc, la décision américaine est un accélérateur de puissance. Le phosphate passe du statut d’une matière première à celui d’un outil d’influence. C’est une ressource géologique, dont le Royaume détient les plus fortes réserves mondiales, qui se transforme en une «arme géoéconomique».
Le pouvoir de négociation du Royaume monte en flèche. Il s’impose désormais comme le «tiers de confiance» indispensable entre l’appétit technologique américain et les capitaux industriels chinois. La doctrine diplomatique marocaine du multilatéralisme prend tout son sens.
Bientôt de la potasse aussi
En même temps que le phosphate, les États-Unis ont également décidé de porter la potasse sur la liste des minerais critiques. Dans le domaine, deux pays font le marché mondial : le Canada avec ses réserves estimées à 1,1 milliard de tonnes et ses 32,4% des parts de marché, avec une production de près de 22 millions de tonnes par an, et la Russie (18,6% avec une production de 12,5 millions de tonnes).
Avec la Biélorussie, les trois pays totalisent 70% de la production mondiale. L’OCP s’apprête à faire son entrée sur ce marché. Un projet minier est en cours de développement, en partenariat avec l’Onhym, à Khémisset. Des études de faisabilité de certification des ressources ont été menées et le gisement pourrait receler près de 350 millions de tonnes.
D’autres études évoquent même un potentiel de plus de 500 millions de tonnes. Soit près de la moitié des réserves du Canada. Derrière le projet de potasse marocaine, perce un nouvel opérateur. MOL (Mining Operations Lab) est une entité innovante liée au groupe OCP dont la vision est de «créer des mines d’exploitation du futur de classe mondiale, à la pointe du numérique, en impulsant une transformation minière 5.0 sûre, durable, numérique et efficace qui bouleverse le modèle minier traditionnel».

