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Portrait Nasser Bouchiba. Le Marocain qui construit des ponts entre la Chine et l’Afrique
Depuis près de trente ans, il évolue entre deux mondes que tout semblait opposer. Au fil du temps, il a transformé cette double appartenance en un véritable pont entre l’Empire du Milieu et le continent africain.
À Rabat, où il est né en 1976, beaucoup le surnomment «le plus chinois des Marocains». En Chine, il est souvent perçu comme l’un de ces rares Africains ayant réussi à s’intégrer durablement au sein du pays de Mao.
Nasser Bouchiba appartient à cette génération de Marocains qui ont très tôt regardé vers l’Asie pour penser autrement le développement du continent africain.
En 1995, bien avant que la Chine ne s’impose comme une puissance économique mondiale et une destination académique prisée, il fait le choix peu commun de rejoindre Pékin pour y poursuivre ses études supérieures.
À l’époque, rares sont les Marocains à maîtriser le mandarin. Les premières années sont marquées par les défis de l’adaptation: la langue, les différences culturelles et l’éloignement. Mais cette immersion devient progressivement sa principale force.
En apprenant le mandarin, puis le cantonais au contact direct de la société chinoise, il acquiert une compréhension fine des mécanismes culturels, économiques et institutionnels du pays.
Cette immersion ne se limite pas à l’apprentissage de la langue. Après plusieurs années d’études et l’obtention du HSK niveau 8, l’un des plus hauts niveaux de certification en chinois, Bouchiba pense avoir atteint une maîtrise avancée du mandarin.
Pourtant, certaines œuvres littéraires et de nombreux accents régionaux lui échappent encore. Il réalise alors que la véritable difficulté ne réside pas uniquement dans la langue elle-même, mais dans son ancrage culturel.
Pour combler cette lacune, il prend une décision peu commune : reprendre pendant une année complète les manuels scolaires utilisés par les élèves chinois depuis l’enfance jusqu’à l’examen d’entrée à l’université.
Une immersion au cœur même du système éducatif chinois qui transforme sa compréhension de la langue et de la société.
Cette quête permanente de compréhension et d’excellence finit par porter ses fruits. Elle lui permet non seulement d’acquérir une maîtrise approfondie de la langue et de la culture chinoises, mais également de poursuivre avec succès son parcours universitaire jusqu’à l’obtention d’un doctorat en Chine.
Une étape décisive qui consacre plusieurs années d’efforts dans l’un des systèmes universitaires les plus exigeants d’Asie. Bien plus qu’un diplôme, cette réussite marque son intégration au sein du monde académique chinois et lui ouvre de nouvelles perspectives.
Au fil des années, son expertise sur les relations sino-arabes et sa maîtrise des langues lui permettent de participer à plusieurs initiatives de coopération universitaire et culturelle. Il rejoint finalement les rangs de Sun Yat-sen University à Guangzhou, l’une des universités les plus prestigieuses du sud de la Chine.
En parallèle, il développe une importante activité intellectuelle et éditoriale. Auteur, traducteur et passeur de savoirs entre les univers arabe, francophone et chinois, il contribue activement au dialogue interculturel entre ces espaces.
Parmi ses réalisations les plus marquantes figure la traduction en chinois de l’ouvrage «Le Sahara marocain, l’espace et le temps» de l’avocat et essayiste français Hubert Seillan, contribuant à mieux faire connaître auprès du public chinois la position marocaine sur le Sahara.
Ses travaux consacrés aux relations sino-arabes ainsi qu’à la question du Sahara marocain lui valent également une reconnaissance dans plusieurs cercles académiques chinois.
Mais le parcours de Bouchiba ne se limite pas à l’université. Témoin privilégié de l’ascension économique chinoise, il comprend rapidement que le développement repose autant sur la connaissance que sur la maîtrise des outils industriels et technologiques.
Il s’engage alors dans le commerce international et l’accompagnement de projets entre la Chine, le Maroc et plusieurs pays africains.
Transformer le partenariat en levier d’industrialisation
Un tournant majeur intervient en 2016 avec la visite historique de Sa Majesté le Roi Mohammed VI en Chine et la signature du partenariat stratégique entre les deux pays.
Pour Bouchiba, cet événement ouvre une nouvelle phase. Après plus de vingt ans passés en Asie, il choisit de mettre davantage son expérience au service du Maroc et de l’Afrique. Il s’investit alors dans plusieurs projets liés au dessalement de l’eau, à l’agriculture en milieu aride et à la valorisation des ressources naturelles. À la tête de QT Water Tech Maroc, il contribue au développement de coopérations maroco-chinoises dans les métiers de l’eau.
Son action porte notamment sur l’intégration de technologies innovantes, dont l’intelligence artificielle, destinées à améliorer les performances opérationnelles et à réduire les coûts d’exploitation des infrastructures hydrauliques.
Pour lui, le Royaume dispose de nombreux atouts pour jouer ce rôle de plateforme stratégique entre la Chine, l’Afrique, le monde arabe et l’Europe. Sa stabilité, ses infrastructures et son positionnement géographique en font un laboratoire naturel de coopération Sud-Sud.
Cette conviction se retrouve également dans son analyse de la récente décision chinoise d’exonérer de droits de douane les produits en provenance des pays africains entretenant des relations diplomatiques avec Pékin. Selon lui, cette mesure représente bien davantage qu’une simple ouverture commerciale.
«Il serait stratégique pour les acteurs économiques africains de saisir cette opportunité afin d’engager une véritable montée en gamme vers l’exportation de produits semi-finis et manufacturés.
Le textile, par exemple, constitue déjà un secteur prometteur pour le Maroc, qui exporte plusieurs dizaines de millions de dollars vers la Chine. Cette logique pourrait également concerner l’agroalimentaire, les produits industriels ainsi que les dérivés des plantes aromatiques et médicinales», souligne-t-il.
Une analyse fidèle à la philosophie qui guide son parcours depuis près de trois décennies : faire de la coopération avec la Chine un levier de souveraineté économique, d’industrialisation et de création de valeur pour le Maroc et l’Afrique.

