Chronique
L’innovation au Maroc : Genèse et exégèse
Longtemps j’ai persisté à ne voir que le côté vide du verre. Le substratum de mes errements idéologiques de jeunesse n’y était sans doute pas étranger. Mais l’honnêteté intellectuelle impose aujourd’hui de voir le côté plein du même verre.
En dépit des grands dérèglements qui ont jalonné la marche du monde depuis la crise financière de 2008, et malgré les bouleversements issus du Covid-19, du séisme d’Al-Haouz ou encore de l’inflation générée par le conflit russo-ukrainien, le Maroc s’en sort plutôt mieux que de nombreux pays à revenu intermédiaire.
Les témoignages des organisations internationales, y compris la Banque mondiale et le FMI, ne cessent de rassurer quant à la situation et le potentiel du Royaume.
J’apprends ainsi que le Maroc progresse à la deuxième place à l’échelle africaine en matière d’innovation, selon le rapport 2024 du réputé Global Innovation Index (GII) publié par l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle.
«Le Maroc rejoint le groupe des économies à revenu intermédiaire du top 70 du classement qui ont progressé le plus rapidement dans ce classement depuis 2013», lit-on dans un communiqué du ministère de l’Enseignement supérieur. On y lit également que «le Plan national d’accélération de transformation de l’écosystème de l’Enseignement supérieur, de la recherche scientifique et de l’innovation (PACTE ESRI 2030), élaboré suivant une démarche de co-construction inclusive, déploie des actions visant à consolider les acquis en matière d’innovation et à apporter des réponses novatrices aux défis identifiés».
Plus généralement, le système de formation des ouvriers spécialisés, des cadres intermédiaires et des ingénieurs semble enfin en adéquation avec les besoins des grandes entreprises, notamment européennes et chinoises, qui se bousculent devant le portillon du Maroc depuis le déploiement de la nouvelle Charte de l’investissement. Outre les centres dédiés des grandes entreprises de l’automobile, de l’aéronautique et autres, l’OFPPT est sorti de sa léthargie chronique pour offrir une capacité d’accueil de près de 600.000 stagiaires dans quelque 190 filières diplômantes et 140 qualifiantes.
Par ailleurs, le Royaume peut s’enorgueillir de ses «oasis d’excellence» à l’image de l’UM6P vouée à la recherche, à l’innovation et à la formation pour le Maroc et pour l’Afrique en général, en s’intéressant à diverses thématiques, telles que l’industrialisation, la sécurité alimentaire, le développement durable, la mine digitale et les sciences humaines. En quelques années, avec son lot d’une quinzaine d’écoles, d’instituts et de facultés, sans compter ses antennes au Maroc et à l’étranger, l’UM6P se présente comme un outil central de production de compétences, voire de souveraineté en know-how.
Le nombre d’écoles formant des ingénieurs avoisine la cinquantaine. Leurs diplômes sont appréciés partout dans le monde. Tellement appréciés qu’on n’hésite pas en Europe, au Canada et ailleurs à aimanter leurs lauréats, ce qui est une autre affaire (voir ma chronique sur le pillage des compétences marocaines dans le numéro 5.248 du 20 septembre 2024).
Ce tableau qui semble plutôt idyllique n’est pas exempt de contraintes parfois difficilement surmontables. La plus redoutable de ces contraintes demeure l’enseignement fondamental des dix premières années de scolarisation où le corps enseignant ne semble pas encore décidé à s’engager dans une refonte drastique des programmes et des méthodes pédagogiques. Les exploits des étudiants marocains en maths ou lors de l’accès à des institutions prestigieuses de la dimension de Polytechnique de Paris ne sont que l’exception qui confirme la règle de la baisse de niveau des savoirs dispensés dans le primaire et le secondaire.
En vérité, pour que l’innovation et l’excellence s’installent en mode constant et pérenne, il y a lieu de revoir l’entièreté des programmes dispensés depuis le préscolaire jusqu’au bac. Et c’est là que le bât blesse. Trop de libéralités ont été prises avec les règles déontologiques devant régir le rapport entre l’enseignant et l’élève. Trop de temps a été perdu dans les réformettes sans lendemain.
Lorsque le gouvernement Akhannouch a entrepris de couper avec les mœurs de la dégradation qui ont longtemps cloué le système, on a vu ressurgir les démons de l’arriérisme sous ses différentes coutures. Puis la méthode de déconstruction patiente et progressive s’est mise en place peu à peu. La refonte totale du statut des enseignants put ainsi voir le jour. D’autres chantiers sont en voie de mise en route. Bon vent !
Pour en revenir à l’innovation, notons tout de même que les grands chantiers structurants à venir semblent acculer le Royaume à accélérer la cadence. Le mouvement de transfert de technologie dans l’aéronautique, l’automobile, le ferroviaire et les technologies de l’eau constitue un atout majeur pour le pays. Avec des taux d’intégration qui évoluent considérablement depuis quelques années dans les secteurs sus-indiqués, on verra à l’horizon 2035 un Maroc maîtrisant son destin industriel et technologique sans complexe aucun. Faut-il encore que le système éducatif suive en amont grâce à l’implication des enseignants dont les salaires ont été relevés comme ils ne l’ont jamais été depuis l’indépendance.
Bref, il ne dépend que de nous autres Marocains de propulser notre pays vers le carré si convoité des nations compétitives dans la sphère de l’innovation et de la recherche tous azimuts. Quand je pense que feus Laroussi et Rahali avaient courageusement initié la fabrication des carrosseries (notamment pour Berliet) dès le lendemain de l’indépendance, je reste convaincu du fait que «l’impossible n’est pas marocain».
Dans cette affaire, il n’y a aucune place pour les chamailleries politiciennes ou les delirium idéologiques. Le patriotisme, le vrai, est là et nullement ailleurs. Allez, au boulot !
