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Culture

La philosophie de Jazzablanca expliquée par son président

Alors que de nombreux festivals misent sur les têtes d’affiche et les indicateurs de fréquentation, Jazzablanca revendique une autre ambition. Son président, Moulay Ahmed Alami, défend un projet culturel qui privilégie la découverte et l’exigence artistique, surtout.

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Moulay Ahmed Alami parle, et on l’écoute. Ce ne sont ni les chiffres ni les sponsors qui retiennent l’attention, mais cette lucidité de celui qui sait qu’il avance à contre-courant d’une époque obsédée par les statistiques, les QR codes scannés et les stories Instagram.

Une époque où le succès d’un festival se mesure souvent davantage à son audience qu’à sa ligne artistique. Et cela fait du bien.

Il le reconnaît d’emblée. Jazzablanca n’est pas le plus grand festival. La «voisine» – inutile de la nommer – attire davantage de public. Tant mieux. Ici, la taille humaine n’est pas une faiblesse, mais un choix. Le festival refuse de se transformer en gigantesque machine à divertissement où la musique devient un simple décor pour influenceurs. La programmation reste une affaire d’intuition, de débats, de convictions et de paris. On y invite des artistes encore peu connus du grand public, avec tout le risque que cela comporte face à un public marocain parmi les plus exigeants.

Ce qui frappe surtout chez Alami, c’est son obsession de la cohérence artistique. Chaque soirée est pensée comme un récit. Les premières parties dialoguent avec les têtes d’affiche. La scène 21 cultive l’intimité tandis que la grande scène a été volontairement repensée pour offrir une expérience plus resserrée et plus chaleureuse. Là où beaucoup raisonnent en courbes de fréquentation, lui parle de respiration, de rythme et de dramaturgie.

Cette même logique guide le renouvellement du public. Les premiers festivaliers ont vieilli. Plutôt que de s’accrocher à leur fidélité, Jazzablanca va chercher une nouvelle génération avec Ino, Danyl ou Oxlade. Non par opportunisme, mais parce qu’un festival vivant ne peut rester figé. Son identité se construit dans le mouvement, s’enrichit de nouvelles influences et s’ouvre à d’autres esthétiques, de Kel Dades du Sud à Shabaka Hutchings, en passant par Majid Bekkas.

Bien sûr, les contraintes budgétaires existent. Alami l’admet sans détour. Impossible d’aligner uniquement des têtes d’affiche dans un contexte où les cachets s’envolent. Le pari se déplace alors ailleurs, en misant sur les artistes de demain plutôt que sur les seuls noms capables de remplir instantanément une affiche. Une stratégie presque à rebours d’une industrie où beaucoup préfèrent reproduire les mêmes recettes.

Une phrase résume sans doute le mieux sa vision : « Si je sème et si les équipes sèment quelques graines… on sera très heureux. » Derrière le producteur apparaît le cultivateur. L’objectif n’est pas seulement de battre des records de fréquentation, mais de provoquer des rencontres, des découvertes, ces instants où un festivalier quitte les espaces VIP pour aller danser devant un artiste qu’il ne connaissait pas une heure plus tôt.

Si Jazzablanca revendique avant tout une démarche d’amélioration continue, son directeur est le premier à reconnaître que chaque édition peut encore évoluer. Cette capacité à se remettre en question, conjuguée à la volonté de préserver une ligne artistique claire, en fait une exception devenue rare.

À l’heure où tant de festivals mettent en avant leur impact économique ou leur rayonnement international tout en proposant des programmations de plus en plus interchangeables, Jazzablanca continue de défendre une autre idée de la musique, plus fragile, plus exigeante et plus risquée.

Plus qu’un président, Moulay Ahmed Alami apparaît comme un passeur. Dans un paysage où la démesure est souvent érigée en modèle, il persiste à croire qu’un festival vaut moins par son affiche que par la vision qui lui donne sens. Et c’est sans doute ce qui fait aujourd’hui la singularité de Jazzablanca.