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Amal El Fallah Seghrouchni : « Le Maroc entre dans une nouvelle phase de maturité numérique »
Entre souveraineté technologique, innovation territoriale et montée en compétences, le Royaume entend désormais transformer le potentiel du numérique en levier concret de compétitivité économique, de création d’emplois qualifiés et d’amélioration du service rendu aux citoyens.
Dans un contexte où le numérique et l’intelligence artificielle redéfinissent les équilibres économiques mondiaux, le Maroc accélère sa transformation digitale avec une ambition claire : construire un écosystème technologique souverain, inclusif et compétitif. De la digitalisation progressive des services publics à l’émergence d’un écosystème dynamique de start-up, le Royaume franchit une nouvelle étape dans la structuration de son économie numérique. Décryptage avec la ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la réforme de l’administration.
Quel bilan de l’évolution de l’écosystème numérique marocain depuis la mise en œuvre des premières feuilles de route de transformation digitale ?
Le bilan est celui d’une montée en maturité progressive et structurée. En quelques années, le Royaume est passé d’une logique d’initiatives sectorielles à une approche intégrée, portée par une vision nationale claire, une gouvernance dédiée et des priorités mieux articulées entre digitalisation des services publics, développement de l’économie numérique, formation des talents, infrastructures et innovation. Cette transformation est d’abord visible dans les services publics. Aujourd’hui, près de 3.000 démarches administratives ont été recensées, dont 22% sont entièrement digitalisées et 16% partiellement, tandis que 62% restent encore à transformer. Parallèlement, environ 1.140 services en ligne sont en cours d’intégration sur la plateforme Idarati. À un niveau plus stratégique, 41 parcours usagers ont été identifiés afin de regrouper les services autour de besoins de vie concrets, dans une logique plus simple et plus accessible pour le citoyen.
Sur le plan économique, la dynamique est tout aussi significative. L’écosystème entrepreneurial s’est fortement densifié, avec des mécanismes d’accompagnement plus structurés pour les start-up. À titre d’exemple, plus de 600 start-up marocaines ont été soutenues lors des précédentes éditions de Gitex Africa dans le cadre de l’initiative «Morocco 200». Cette dynamique franchit un nouveau cap en 2026 avec «Morocco 300», qui accompagne 300 start-up, soit une hausse de 50%, issues de 31 secteurs et représentant 32 villes du Royaume. Au-delà des chiffres, les résultats sont concrets, avec notamment une levée de fonds record de 15 millions de dollars réalisée par une start-up marocaine à la suite d’un parcours amorcé à Gitex, confirmant le rôle de cet événement comme plateforme d’accélération et d’internationalisation.
Quid particulièrement de la stratégie «Maroc Digital 2030» ?
L’ensemble de ces avancées s’inscrivent dans la mise en œuvre de la stratégie «Maroc Digital 2030» et de l’initiative «AI Made in Morocco», qui visent à construire un modèle numérique souverain, inclusif et compétitif. Dans ce cadre, la transformation de l’administration se poursuit à travers la digitalisation progressive des services, avec pour objectif d’améliorer l’accès, la qualité et l’efficacité du service public.
Les progrès sont également notables en matière de compétences. Le Royaume a structuré son offre de formation avec 549 programmes accrédités, dont 416 nouvellement créés. Le programme JobInTech, après une phase pilote ayant formé 1.000 bénéficiaires, vise désormais 15.000 apprenants sur trois ans. En parallèle, des partenariats avec des acteurs technologiques internationaux viennent renforcer les parcours de certification et soutenir la montée en compétences.
Enfin, l’écosystème se consolide à travers ses infrastructures et ses implantations. Le Maroc renforce sa capacité d’accueil technologique avec le développement de centres d’excellence et de R&D, notamment avec Oracle, Mistral AI et le réseau national des instituts Jazari. L’offshoring confirme également cette dynamique, avec plus de 148.500 emplois, plus de 1.200 entreprises et un chiffre d’affaires d’environ 26,22 milliards de dirhams.
Ainsi, le Maroc ne se limite plus à adopter le numérique : il est désormais engagé dans une dynamique de structuration, de production et de valorisation du digital comme levier stratégique de transformation économique et sociale.
Le Maroc affiche une ambition forte autour de l’IA. Quelles sont, concrètement, les priorités nationales pour passer de la stratégie à des cas d’usage à grande échelle ?
Notre priorité est aujourd’hui de passer d’une intelligence artificielle de démonstration à une intelligence artificielle déployée à l’échelle. Cela suppose, en premier lieu, de consolider nos infrastructures et de renforcer nos capacités nationales, notamment en matière de data centers et de cloud souverain.
Dans ce cadre, le projet structurant de Dakhla, à travers le data center «Igoudar Dakhla», constitue une avancée majeure. Il s’agit d’un méga-campus de data centers de nouvelle génération, offrant des capacités d’hébergement, de stockage et de traitement de données pour des besoins à la fois nationaux et internationaux. Avec une capacité annoncée de 500 mégawatts, entièrement alimentée par des énergies renouvelables combinant solaire et éolien, ce projet vise à doter le Maroc d’infrastructures performantes, souveraines et compétitives à l’échelle internationale. Il repose également sur des solutions innovantes, notamment en matière de refroidissement naturel, permettant de réduire significativement l’empreinte énergétique.
En parallèle, la création de l’Institut Jazari de Dakhla vient compléter cette dynamique en ancrant l’innovation dans les territoires. Cet institut sera dédié à la formation, à la recherche appliquée et à l’expérimentation dans des domaines stratégiques, tels que l’intelligence artificielle, l’Internet des objets et la transition énergétique. Il permettra de connecter talents, chercheurs, start-up et acteurs industriels autour de projets concrets, notamment dans les domaines des énergies renouvelables, du dessalement, de l’hydrogène vert et des réseaux intelligents.
Ces initiatives traduisent une vision intégrée, où le numérique et l’énergie verte sont conjointement mobilisés pour renforcer la compétitivité du Royaume et le positionner comme un hub numérique et technologique arabo-africain, en particulier dans ses régions du Sud. Elles contribuent également à structurer une chaîne de valeur complète autour du cloud, de l’intelligence artificielle et de la cybersécurité, tout en favorisant la création d’emplois qualifiés.
Qu’en est-il de la montée en puissance des compétences ?
Nous avons engagé un effort massif de formation pour accompagner cette transformation et répondre aux besoins du marché. Mais l’enjeu central reste celui des usages. L’intelligence artificielle doit être déployée là où elle crée de la valeur concrète : dans les services publics, la santé, l’éducation, l’agriculture ou encore l’industrie. C’est à cette condition que la stratégie se traduira en impact réel pour les citoyens et les entreprises.
Le contexte international conforte pleinement cette approche. Le rapport Stanford AI Index 2025 montre que 78% des organisations utilisaient l’IA en 2024, contre 55% un an auparavant, tandis que les investissements privés mondiaux dans l’IA générative ont atteint 33,9 milliards de dollars la même année. Ces évolutions confirment que l’intelligence artificielle est désormais un levier structurant de compétitivité à l’échelle mondiale.
Face à cette accélération, le Maroc a fait le choix d’une approche méthodique et souveraine, fondée sur la combinaison des infrastructures, des talents, des usages et du soutien à l’innovation, afin de transformer le potentiel technologique en impact économique et social tangible.
Quelles synergies souhaitez-vous développer entre universités, centres de recherche et entreprises pour accélérer la production de solutions “made in Morocco” ?
Nous disposons de chercheurs de qualité, d’universités engagées, d’entrepreneurs, d’industriels et de besoins métiers bien identifiés. Trop souvent encore, ces mondes évoluent de manière parallèle. Notre objectif est donc de créer des passerelles stables entre recherche, innovation et marché.
C’est précisément la vocation du réseau Jazari, pensé comme un espace où laboratoires, start-up, entreprises et administrations peuvent co-développer des solutions à un niveau de maturité technologique exploitable. Dans cette logique, nous avons déjà acté la mise en place d’un laboratoire commun de R&D avec Mistral AI.
Cet enjeu est d’autant plus important que l’intelligence artificielle entre dans une phase où elle transforme la recherche elle-même. Le prix Nobel de chimie 2024 a récompensé des travaux fondés sur l’IA pour la prédiction de structures protéiques. Cela montre que l’IA n’est plus seulement un outil logiciel : elle devient un accélérateur scientifique et industriel. Pour le Maroc, la bonne réponse consiste donc à rapprocher davantage la recherche appliquée des besoins sectoriels, notamment dans la santé, l’agriculture, l’administration, l’industrie ou encore l’énergie. C’est ainsi que l’on produit des solutions utiles, transférables et compétitives.
Comment le ministère accompagne-t-il la montée en puissance des start-up deeptech et des solutions basées sur l’intelligence artificielle ?
Nous avons fait le choix d’un continuum d’accompagnement. Il commence par l’émergence, se poursuit par l’accélération et doit aller jusqu’au financement en capital-risque. Concrètement, un mécanisme catalytique de venture capital doté de 400 millions de dirhams est en place.
Le pipeline a déjà reçu 47 candidatures, dont 9 sociétés de gestion présélectionnées, avec un objectif d’investissement cumulé d’environ 2,5 milliards de dirhams dans les start-up marocaines. À cela s’ajoute une offre de venture building de plus de 700 millions de dirhams pour accompagner plus de 800 start-up en trois ans.
C’est un enjeu central, car la dynamique mondiale de l’IA se joue aussi sur la rapidité de mise à l’échelle. L’investissement mondial dans l’IA générative a fortement progressé en 2024, et le nombre de start-up financées dans ce segment a presque triplé, selon Stanford. Dans le même temps, la Cnuced estime que le marché mondial de l’IA pourrait atteindre 4.800 milliards de dollars d’ici 2033. Cela signifie que si nous ne structurons pas dès aujourd’hui notre capacité à financer la deeptech marocaine, en amorçage comme en croissance, nous risquons de rester principalement consommateurs de technologies conçues ailleurs. Or, notre ambition est précisément de faire émerger des produits, des briques technologiques et des solutions made in Morocco.
Comment la transformation digitale permet-elle aujourd’hui de rapprocher l’administration du citoyen et d’améliorer concrètement son expérience ?
La transformation digitale de l’administration s’inscrit dans une trajectoire progressive, structurée autour d’un objectif central : améliorer durablement la qualité de la relation entre l’administration et le citoyen, en la rendant plus simple, plus accessible et plus efficace.
Une première phase a consisté à simplifier les procédures administratives, les numériser et les mettre à disposition en ligne. À ce jour, plus de 2.400 procédures ont été digitalisées. Ce travail ne s’est pas limité à une simple mise en ligne, mais a été accompagné d’un effort de structuration en parcours usagers, permettant d’organiser les services autour de besoins de vie concrets. Aujourd’hui, plus de 660 parcours sont accessibles via le portail Idarati, offrant une expérience plus lisible et plus fluide.
Cette transformation implique une coordination étroite entre plusieurs administrations. Elle repose donc sur un chantier structurant d’interopérabilité des systèmes d’information, afin de permettre un échange sécurisé et efficace des données. Cet effort est conduit dans le respect strict du cadre juridique national, notamment la loi 05-20 relative à la cybersécurité et la loi 09-08 relative à la protection des données à caractère personnel, qui garantissent la sécurité des systèmes et la protection des données des citoyens. La confiance numérique constitue, en effet, un pilier fondamental de cette transformation.
Au-delà de cette première étape, l’ambition est aujourd’hui d’opérer un changement de paradigme, en passant d’une administration digitalisée à une administration proactive et centrée sur l’usager. Cela signifie être en mesure d’anticiper les besoins des citoyens et de leur proposer des services adaptés, sans qu’ils aient nécessairement à engager eux-mêmes les démarches.
Est-ce dans cette perspective que s’inscrit le projet Idarati X.0 ?
Effectivement, Idarati X.0 vise à structurer une nouvelle génération de services publics numériques. L’un de ses piliers est le développement d’un wallet national sécurisé, permettant au citoyen de regrouper ses documents et attestations administratives dans un espace unique, accessible et hautement sécurisé. Ce projet est mené en étroite collaboration avec la CNDP, la DGSN et la DGSSI, afin d’intégrer dès la conception les principes de protection des données (privacy by design) et de sécurité des systèmes (security by design).
Parallèlement, l’intégration de l’intelligence artificielle constitue un levier essentiel pour améliorer l’accessibilité et la performance des services publics. Des solutions telles que les assistants conversationnels permettent déjà de faciliter l’interaction entre l’administration et les citoyens. D’autres outils, basés sur l’IA, permettent d’exploiter des contenus complexes, comme le Bulletin officiel, en rendant l’information plus accessible, plus rapide et plus exploitable.
L’ensemble de ces initiatives convergent vers un même objectif : construire une administration plus intelligente, plus fluide et plus proche du citoyen, capable de simplifier concrètement son quotidien, de personnaliser les services et de renforcer la qualité du service public.
