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Sécurité

En Couv’. Cybermenaces : Une armée numérique à lever ?

La récente cyberattaque contre la CNSS n’est pas un simple piratage, c’est une alerte rouge sur la vulnérabilité de nos infrastructures stratégiques. Dans un monde où la souveraineté se joue aussi sur le clavier, le Maroc doit impérativement franchir un cap : créer son armée numérique pour défendre ses intérêts stratégiques.

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Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur l’attaque qui a visé la CNSS: des avis d’experts de la cybersécurité qui ont apporté leur regard avisé sur les principales failles des systèmes d’information des entreprises et administrations marocaines, des mises en garde d’économistes ou de dirigeants d’entreprise qui appréhendent les répercussions de telles attaques sur la cyber-résilience du Royaume et son nation branding et plus largement des commentaires de citoyens lambda qui commencent à perdre confiance dans les capacités des administrations publiques à assurer la protection de leurs données personnelles.

Mais une fois l’hystérie retombée, la psychose dissipée et les interprétations hâtives évacuées, il est temps d’engager une analyse lucide et sans complaisance pour identifier les réponses efficaces et durables à des menaces qui, désormais, s’annoncent récurrentes.

L’attaque qui a visé la CNSS n’était pas anodine. Elle ciblait un opérateur d’importance vitale (OIV), pilier de la protection sociale marocaine. L’objectif ? Fragiliser la confiance entre l’État et ses citoyens, semer les graines du doute et de la défiance dans l’esprit des Marocains sans qu’une seule balle ne soit tirée.

Ce type d’opération s’inscrit dans une nouvelle forme de conflictualité hybride, où la frontière entre guerre et paix est devenue très infime. Le Maroc, à travers la cyberattaque qui a visé la CNSS, a découvert ce que les grandes puissances subissent déjà: la cyberguerre ne vise pas seulement les réseaux, elle vise aussi les fondations de la stabilité du pays.

L’Algérie est-elle impliquée ?
Officiellement, non. Officieusement, des signaux techniques le suggèrent selon certains experts. Dans l’univers de la cyberguerre, l’absence de signature ne signifie pas forcément l’absence d’attaque préméditée d’un État. Les cybercriminels brouillent souvent les pistes pour entretenir le doute.

Mais il ne faut pas être naïf : dans un contexte de tensions régionales, et alors que le Maroc renforce son leadership diplomatique et économique en Afrique, il est tout à fait légitime d’imaginer une opération de déstabilisation menée par le régime algérien.

Car ce qui est communément admis, c’est que cette cyberattaque, par le choix de la cible et par le niveau de complexité technique, ne peut être que l’acte d’un groupe à la solde d’un État.

Le Maroc n’est pas un cas isolé. Partout en Afrique, les attaques cyber explosent. Selon Interpol, notre pays est le plus visé du continent par les attaques contre les banques.

Et en 2021, des groupes iraniens ont déjà ciblé nos infrastructures. Aujourd’hui, la menace ne vient plus seulement de hackers isolés, mais d’États ou d’entités soutenues par des puissances étrangères. Et face à ce basculement, la défense passive ne suffit plus.

Pourquoi il faut créer une armée numérique au Maroc
Face à cette réalité, le Maroc doit emboîter le pas des puissances mondiales qui ont opté pour la création d’une armée numérique, chargée de protéger les intérêts stratégiques du pays par tous les moyens. Ainsi, Hicham Faik, expert international en cybersécurité et Digital Trust et fondateur du Cabinet Cybrforge, préconise de passer au niveau supérieur.

Selon lui, «le Maroc, par son rôle de puissance régionale africaine émergente et ses engagements croissants dans la défense de ses intérêts stratégiques (territoriaux, énergétiques, diplomatiques), ne peut ignorer l’évolution du paradigme militaire cyber».

Un commandement militaire cyber dédié permettrait au Maroc d’être mieux préparé aux défis de la cyberguerre. Ce commandement cyber permettrait, entre autres, de «protéger efficacement les systèmes militaires sensibles, d’assurer la défense active des infrastructures critiques (réseaux électriques, transport, logistique militaire, télécommunications sécurisées) et d’élaborer une capacité de détection avancée», précise Faik.

Il ajoute qu’un commandement cyber pourrait également conduire des opérations de contre-ingérence cyber pour neutraliser ou perturber les cyberactions adverses avant leur matérialisation.

Penser la souveraineté numérique comme une priorité stratégique
Dans ce contexte de cybermenaces accrues, une nation moderne ne se protège plus uniquement avec des blindés et des missiles. Elle se protège par ses firewalls, ses talents et sa doctrine de riposte.

D’autant que l’environnement géopolitique du Maroc impose la vigilance : «Face à l’augmentation des rivalités régionales, à la montée en puissance des opérations hybrides (combinant désinformation, sabotage numérique et ingérence) et à la vulnérabilisation croissante des infrastructures critiques, la capacité à défendre activement ses réseaux militaires et stratégiques est devenue une exigence vitale pour tout État ambitieux». Un constat sans détour que dresse Faik (lire interview p.15).

Face à ces nouvelles menaces hybrides et invisibles, il est vital de changer d’approche stratégique et de renforcer activement les défenses militaires, numériques et économiques. Mais surtout, il faut «considérer le cyberespace comme un cinquième champ d’opérations, aux côtés de la terre, de la mer, de l’air et de l’espace», insiste le fondateur du Cabinet Cybrforge, qui souligne que «la création de commandements militaires cyber s’est imposée comme une réponse stratégique face à l’extension des affrontements modernes aux réseaux numériques».

Alors que le domaine de la cybersécurité et de cyberdéfense est déjà largement pris en charge par la Direction générale de la sécurité de systèmes d’information (DGSSI) avec excellence technique et maîtrise opérationnelle, comment peut-on passer à l’étape supérieure en créant la première armée numérique en Afrique ?

Cette future armée qui permettra au Royaume du Maroc de se protéger contre toute agression hybride et de s’imposer comme une référence continentale en matière de cyberdéfense stratégique.

Une doctrine nationale de cyberdéfense
Selon notre expert en cybersécurité, la mise sur pied d’une armée du cyberespace passe par quatre piliers essentiels. Tout d’abord, il est nécessaire que le Maroc formalise une doctrine nationale de cybersécurité et cyberdéfense afin de mieux structurer sa riposte aux menaces.

Et dans le contexte régional, où les tensions géopolitiques s’exacerbent et où des attaques cyber prennent une dimension stratégique (visant les infrastructures critiques, les organismes sociaux, les médias), «l’absence de doctrine explicite fragilise la posture nationale, aussi bien en interne qu’à l’international», souligne Faik.

Il avance l’exemple des cyberpuissances, telles que la France, les USA, Israël ou encore la Chine et le Royaume-Uni, qui ont pris le soin de formaliser leur doctrine de cyberdéfense, mais aussi de certains pays africains émergents, tels que le Nigéria, l’Afrique du Sud et l’Égypte. Et c’est sur la base de ces documents doctrinaux que les USA et Israël ont créé leurs unités de cyberdéfense, l’US Cyber Command pour les États-Unis et l’Unité 8200 pour Israël.

Pour Faik, une telle doctrine nationale de cybersécurité et de cyberdéfense devrait «définir les périmètres de protection prioritaires (infrastructures critiques, SI gouvernementaux, opérateurs d’énergie, télécoms), fixer des niveaux critiques et des seuils d’escalade, mais aussi structurer l’organisation nationale de riposte, en attribuant les rôles à chaque corps ou institution : les différents ministères, les forces armées et les opérateurs privés».

En quelque sorte, cette doctrine, en cas d’attaque, répondrait à la question «qui fait quoi et avec quels moyens ?». Mais surtout, la formalisation d’une doctrine nationale de cyberdéfense permettra d’établir les règles d’engagement en cas d’attaque afin d’opter pour la réponse adéquate, selon Faik : «Soit une riposte technique défensive autorisée, une riposte active (hack-back) encadrée juridiquement ou encore une coopération bilatérale ou multilatérale en cas d’attaque majeure».

Former les forces vives du cyber
La cyberguerre ne se mène pas avec des machines, mais avec des cerveaux entraînés. Pour espérer rivaliser face aux défis posés par les groupes de hackers spécialisés dans la guerre hybride, le Maroc doit engager une véritable révolution dans la détection, la formation et la valorisation de ses talents numériques.

Cela passe par la création d’académies cyber militaires et civiles, capables de former une élite compétente et hautement qualifiée. Il est aussi important d’attirer les talents marocains de la diaspora, experts dans les grandes entreprises et laboratoires étrangers, pour les mettre au service de l’intérêt national.

C’est d’ailleurs ce que préconise Faik, qui souligne que «le Maroc devrait traiter la formation et l’identification des jeunes talents cyber comme une priorité de souveraineté nationale, à égalité avec la formation des pilotes militaires, des diplomates ou des ingénieurs d’État».

Le Maroc doit franchir un cap historique. Créer une armée numérique, ce n’est pas trahir notre doctrine défensive, mais c’est l’adapter aux nouvelles réalités du XXIᵉ siècle. Une cybersécurité sans capacité de contre-attaque, c’est une forteresse sans défense.

Le Royaume dispose aujourd’hui des talents, des alliances ainsi que de la vision pour réussir cette transformation stratégique. Il est temps de bâtir notre quatrième armée : l’Armée numérique.

L’attaque qui a visé la CNSS n’était pas anodine. Elle ciblait un opérateur d’importance vitale (OIV), pilier de la protection sociale marocaine.