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Diplomatie

Quelles ruptures stratégiques pour 2024 ?

Changements climatiques brusques, éclatement de nouveaux conflits armés, tensions sur les marchés énergétiques, institutions mondiales plus que jamais contestées…, il est difficile de préparer l’avenir dans un monde instable et fragile. Analyse.

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L’année 2023 a été bouillante, tumultueuse et ô combien imprévisible ! Cette année qui devait marquer la sortie définitive de la crise sanitaire et de ses incidences néfastes sur l’économie mondiale a vu se poursuivre la guerre en Ukraine et éclater de nouveaux conflits et foyers de tensions, entraînant dans leur sillage des risques sur la sécurité énergétique et alimentaire mondiale. Tout cela dans une ère qui n’a jamais été autant menacée par des phénomènes météorologiques extrêmes causés par un dérèglement climatique mondial quasi irrévocable. Dans une époque de grands changements où les équilibres sont de plus en plus fragiles, la prospective et l’analyse anticipative demeurent des sciences et des outils capables de préparer l’avenir dans un monde instable et agité. Dans cette optique, l’étude prévisionnelle de scénarios de rupture stratégique ou technologique permet de fournir des grilles de lecture pour comprendre et anticiper les grandes transformations du monde contemporain, et surtout pour s’y préparer.
Que nous réserve donc cette nouvelle année qui commence par la poursuite du massacre des populations civiles de Gaza par l’armée israélienne sous les yeux d’une communauté internationale impuissante et d’un système de gouvernance mondiale qui n’a jamais été autant contesté. Quels sont donc les tendances et points de bascule du monde à l’aube de cette nouvelle année ? Quels bouleversements géopolitiques et quelles ruptures stratégiques pourraient advenir durant l’année 2024 qui n’a jamais été aussi porteuse de périls et d’incertitudes ?
Un tour d’horizon des principaux risques et échéances de l’année à venir est proposé dans cet article, incluant des prévisions politiques et économiques ainsi que des tendances ou scénarios de rupture stratégiques.

Des élections aux quatre coins du globe aux résultats très incertains
Plus de 4 milliards de personnes seront concernées par des élections en 2024 selon des données publiées par le journal «The Economist». Jamais dans l’histoire plus de la moitié de la population mondiale (51%), répartie sur 76 pays, n’a vu son destin déterminé par des élections présidentielles ou législatives durant la même année. C’est ainsi, huit des pays les plus peuplés du monde qui seront le théâtre d’élections en 2024 : l’Inde, les États-Unis, l’Indonésie, le Pakistan, le Brésil, le Bangladesh, le Mexique et la Russie. Le monde aura bien évidemment les yeux tournés vers le scrutin américain avant tout, avec l’hypothèse (de plus en plus) probable de voir Donald Trump diriger une deuxième fois la première puissance économique et militaire mondiale avec des conséquences alarmantes pour la stabilité et l’ordre international. Il y aura également des élections en Russie mais qui laissent peu de place au doute sur l’issue du scrutin ni sur la possibilité de voir la guerre en Ukraine prendre fin. À dire vrai, la poursuite des plans de l’invasion de Vladimir Poutine sera davantage liée aux résultats des élections américaines que ceux des élections en Russie. L’Afrique sera le continent qui organisera le plus grand nombre d’élections, qui concerneront des poids lourds du continent: Afrique du Sud, Éthiopie, Ghana et Sénégal. Dans le voisinage immédiat du Maroc, les élections présidentielles en Algérie et en Mauritanie auront bien évidemment un intérêt particulier pour le Maroc dans la perspective d’envisager un apaisement dans les relations entre Rabat et Alger.

La région du Moyen-Orient va-t-elle finir par s’embraser complètement ?
L’attaque du Hamas contre Israël et les représailles de Tsahal contre la population de Gaza ont complètement déstabilisé la région et remis en cause l’idée selon laquelle le monde pouvait continuer à laisser de côté le conflit israélo-palestinien. Les risques de voir le conflit s’embraser par l’implication de nouveaux acteurs sont chaque jour plus probables. Déjà, les milices houthies qui contrôlent certaines parties du Yémen mènent des attaques à base de drones et de missiles contre des navires marchands passant au large du pays. Alors qu’environ 30 % du transport maritime mondial de conteneurs passe par cette route commerciale, une guerre totale entre l’Occident et les rebelles houthis du Yémen pourrait sérieusement affecter l’économie mondiale !
Quels sont les scénarios envisageables pour le conflit en cours à Gaza ? Selon les experts, la phase de combats de haute intensité risque encore de se poursuivre en ce début d’année 2024. Les objectifs annoncés d’Israël de détruire complètement l’organisation du Hamas, d’assurer la sécurité des territoires israéliens contre toute agression future et de libérer les otages n’étant pas encore complètement réalisés, rien n’augure d’un changement de politique du gouvernement de Benyamin Netanyahou. Quel sera le poids de la communauté internationale pour mettre un frein aux bombardements massifs contre des civils palestiniens et forcer Israël à un cessez-le-feu préalable à une phase de transition menant à des accords de paix ? Tant que les États-Unis maintiendront leur soutien à Israël, aucune puissance n’a le pouvoir de contraindre le gouvernement israélien à mettre un terme à sa campagne d’assaut meurtrière.

L’Inde, l’empire de demain ? elle dépasse la chine en population et en croissance
L’année 2023 sera-t-elle celle qui marquera l’émergence tant attendue de l’Inde comme puissance dominante asiatique, voire mondiale ? Selon les estimations des Nations unies, la population de l’Inde vient de dépasser celle de la Chine durant l’année 2023. Après avoir ravi le titre de première puissance démographique à son principal rival asiatique, l’Inde voit également sa croissance économique en 2023 surpasser celle de la Chine (6% contre 5,4%). Alors que l’Inde n’était que la 10e puissance économique mondiale en 2014 (année de l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi), elle occupe désormais la cinquième position avec pour objectif fixé de s’installer sur la troisième marche du podium en 2030, devançant ainsi le Japon et l’Allemagne.
Le pays qui sera bientôt nommé Bharat, selon la volonté de son président nationaliste Narendra Modi, profite des tensions géopolitiques pour servir ses intérêts stratégiques en refusant de s’aligner sur les positions occidentales au début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Cela lui a permis d’avoir accès au pétrole russe à prix cassé. L’Inde évite également de se choisir son camp dans la rivalité croissante sino-américaine afin de faire entendre sa voix et se positionner comme un contrepoids dans l’équilibre mondial des forces. Enfin, l’Inde entend aussi devenir un leader sur le plan technologique en se lançant à la conquête de l’espace tout en s’appuyant sur la réussite de sa diaspora à l’étranger, qui englobe 28 millions de personnes et qui compte des figures emblématiques comme les patrons de Microsoft, de Google, d’IBM et de la Banque mondiale (né en Inde avant d’être naturalisé américain) ou encore le Premier ministre britannique, hindou pratiquant et petit-fils d’immigrés indiens. Cette émergence de l’Inde laisse présager de perspectives de partenariat radieuse entre Rabat et New Delhi qui ont fait le choix, depuis 2015, de renforcer leur alliance stratégique dans les domaines de la défense, de la cybersécurité, de la formation professionnelle et de la sécurité alimentaire.

2024 : le début de l’ère de la désinformation à grande échelle?
Dans les états-majors des forces armées, on ne fait guère de différence désormais entre la guerre conventionnelle, menée avec des chars, des avions de chasse et des lance-roquettes et la guerre de l’information qui s’appuie sur les canaux de propagande ou des comptes clandestins sur les réseaux sociaux. Car l’impact de la guerre informationnelle peut être parfois beaucoup plus préjudiciable à notre époque que celui des armes à feux classiques. Le théâtre d’opérations de Gaza transformé en champs de ruines par Tsahal n’a pas suffi pour remporter la victoire politique et militaire espérée par Benjamin Netanyahou, car le Hamas a su habilement mener la guerre de l’information face à une armée aguerrie dans ce domaine. En étant très actif sur les réseaux sociaux, le Hamas a su remporter la bataille des cœurs en ralliant à sa cause une grande partie de l’opinion publique internationale, notamment lors de l’opération d’échange d’otages et de prisonniers entre les deux camps. Avec l’essor d’internet et des réseaux sociaux, l’information est devenue un enjeu crucial. Sa maîtrise permet aux États ou aux acteurs militaires et politiques non étatiques de renverser les rapports de force et l’ordre géopolitique. La spécificité de l’ère actuelle est que l’information n’est plus rapportée uniquement par des journalistes ou des reporters envoyés sur le terrain pour le compte de médias publics ou privés. Désormais, chaque citoyen du monde, témoin ou victime d’injustice ou d’actes condamnables par la loi, se fait le relais, à travers les réseaux sociaux, des faits qu’il constate de visu. Ces nouvelles «sources de l’information», qui ne sont pas formées sur le travail rigoureux et l’éthique journalistique et qui sont généralement sous influence, peuvent rapporter ainsi des faits erronés, biaisés ou non vérifiés. Ce qui a un impact direct sur l’objectivité et l’impartialité des informations qu’elles relayent.
Malheureusement, la révolution de l’IA qui offre un accès illimité à des outils comme Midjourney ou Dall-E permettent à n’importe quel utilisateur de créer en quelques clics des images trompeuses et photoréalistes. La démocratisation de ces applications va forcément encourager la désinformation, en favorisant la multiplication de fake news car il va devenir de plus en plus difficile de distinguer les contenus authentiques de ceux créés par l’IA. Le défi majeur des sociétés sera dorénavant de sensibiliser les citoyens sur ce danger et développer son éducation et son sens critique.

L’énergie fossile, carburant de l’économie mondiale pour des années encore ?
La guerre en Ukraine a servi de puissant révélateur : l’économie mondiale dépend encore très largement des hydrocarbures, malgré les engagements pris en faveur de la transition énergétique et le choix porté par un grand nombre de pays dans le développement de l’énergie nucléaire à usage civil. Alors que plusieurs experts avaient prédit l’imminence du «peak oil» ou pic pétrolier mondial, c’est-à-dire le moment à partir duquel le volume de la production pétrolifère va commencer sa baisse inexorable, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) vient de décaler encore cette date dans un rapport publié récemment. Ainsi, selon cette étude, l’AIE entrevoit désormais un pic de la demande mondiale de pétrole pour l’année 2028. Il faudra donc attendre au moins quatre ans, durant lesquels la demande va continuer de croître, avant d’assister à une inversion de la courbe de consommation de pétrole qui devrait résulter de la transition des économies mondiales vers des modèles qui reposent essentiellement sur les énergies renouvelables. Par contre, la demande en gaz devrait continuer sur sa tendance haussière pendant des décennies encore, car la production d’électricité souveraine des pays dépend en grande partie de cette ressource en hydrocarbure, à l’exception de rares pays qui disposent d’un parc de centrales nucléaires conséquent. Selon les experts, la demande en gaz naturel liquéfié (GNL) devrait profiter de cette augmentation de la demande et les marchés asiatiques et européens verront leur consommation de gaz s’envoler dans les années à venir.
Ce qui constitue une opportunité pour la réalisation du projet de gazoduc Nigéria-Maroc qui pourra alimenter en gaz l’Union européenne et permettre aux pays africains reliés à cette méga-infrastructure de répondre à leurs besoins nationaux.

Guerre des semi-conducteurs et des technologies d’extraction des terres rares
La lutte pour la technologie considérée comme l’or du XXIe siècle, les micro-processeurs et semi-conducteurs, est en train de se transformer en source majeure de guerre économique entre les deux superpuissances mondiales. Alors que les ventes de semi-conducteurs sur le marché ont explosé en 2023, atteignant une valeur de 556 milliards de dollars, ces puces électroniques sont devenues incontournables pour tous les types d’industrie : ordinateurs et smartphones, industrie automobile et aéronautique, industrie militaire, télécommunications, industrie agroalimentaire, etc.
Pour freiner le renforcement des capacités militaires chinoises qui effraient les États-Unis et contenir le développement de systèmes d’armes complexes chinois qui reposent en grande partie sur les semi-conducteurs importés, l’Administration américaine a imposé une série de restrictions visant les entreprises chinoises. Ainsi, Washington est parvenu à persuader les Pays-Bas et le Japon de limiter les exportations de technologies utilisées dans la production de puces car ces deux pays possèdent avec les États-Unis les technologies de fabrication de puces les plus avancées au monde, notamment la société néerlandaise ASML. Néanmoins, Pékin a décidé de riposter très fort : le gouvernement chinois vient d’interdire depuis le 21 décembre 2023 les exportations de technologies d’extraction et de séparation des terres rares. La Chine qui est le principal producteur de terres rares au monde, avec environ 60% du marché mondial, est aussi le pays à la pointe des technologies de traitement de ces minerais stratégiques pour l’industrie technologique de pointe. Donc pas de semi-conducteurs sans terres rares! Cette guerre économique qui prend la forme d’un «containment commercial» digne de la Guerre froide va impacter le commerce des puces et composantes électroniques et risque de provoquer une inflation généralisée de tous les produits utilisant des semi-conducteurs, avec des répercussions sérieuses sur les industries automobile et aéronautique marocaines.