Pouvoirs
Le Maroc, terre propice pour une industrie militaire
Bâtir une industrie d’armement suppose nécessairement de disposer avant d’une armée puissante sur le plan régional, une diplomatie influente, une base industrielle nationale compétitive, ainsi que des centres académiques d’excellence dans les domaines de la recherche scientifique et technologique. Les atouts du Maroc qui pourraient lui permettre de jouer dans la cour des grands.
Le défi que s’est lancé le Maroc de se doter d’une industrie de la défense souveraine est considéré par un certain nombre d’experts internationaux comme un challenge inatteignable. Car en dehors des grandes puissances militaires et économiques mondiales, rares sont les pays à avoir relevé ce défi de manière remarquable. Si on exclut les pays qui fabriquent uniquement des munitions et des armes de petit ou moyen calibre, ne représentant pas des produits de haute valeur technologique, on ne trouve dans ce club fermé que quelques pays émergents: l’Inde, le Brésil, la Turquie et la Corée du Sud, ainsi que plus récemment quelques pays du Golfe.
Quels sont alors les atouts dont dispose le Maroc et qui pourraient lui permettre de jouer dans la cour des grands ? Les puissances qui réussissent à bâtir une industrie militaire forte et souveraine s’appuient généralement sur les mêmes piliers : une armée puissante sur le plan régional ou international, une diplomatie influente, une base industrielle nationale forte et compétitive, et des centres académiques d’excellence dans les domaines de la recherche scientifique et technologique.
Le Maroc remplit déjà la première condition, car son armée est considérée comme l’une des plus puissantes au niveau du continent et son expertise dans les domaines du maintien de la paix et de la lutte contre les menaces terroristes est reconnue au niveau international. Pour la future industrie de défense marocaine, les FAR seront les premiers utilisateurs des armes et équipements produits, mais elles seront également impliquées dans le processus de conception de ce matériel, puisque les ingénieurs devront répondre aux besoins techniques et tactiques de ses militaires. Un expert marocain travaillant dans un grand groupe industriel de défense français, désirant garder l’anonymat, nous a donné un aperçu sur ce process : «Un ingénieur automobile conçoit et produit une voiture qui va répondre aux besoins d’un conducteur de voiture de tourisme auquel il peut très bien s’identifier. Pour le cas de l’industrie de défense, l’ingénieur est appelé à concevoir des armes et des équipements militaires qui serviront à des militaires durant les phases de combat. Pour que ces armes soient fonctionnelles et puissent répondre efficacement aux capacités militaires adverses, le militaire qui va utiliser cette arme doit être impérativement inclus dans toutes les phases de la production, allant de la conception aux phases de tests précédant la livraison du produit fini.» C’est l’une des raisons pour laquelle, selon cet expert, toutes les entreprises de production d’armement intègrent dans leurs effectifs un nombre important d’anciens militaires.
Le Royaume dispose également, à travers l’exercice militaire «African Lion» co-organisé avec les États-Unis, chaque année depuis 2004, d’une vitrine reluisante pour exposer les futurs équipements militaires «made in Morocco». En effet, cet exercice interarmées, considéré comme la plus grande manœuvre d’entraînement militaire sur le continent, a réuni plus de 6.000 militaires issus de plus de vingt pays, durant la dernière édition de 2023, dont plusieurs pays africains. Lors de cet exercice, les militaires des pays participants s’entraînent aux tirs réels avec les armes qu’ils ont en dotation, comme cela a été le cas lors de l’édition de 2022 lorsque les militaires américains avaient fait la démonstration de la force de frappe et la précision de leurs lance-roquettes Himars. Un exercice qui a dû conforter les FAR dans leur choix d’acquérir ce système d’armes, puisqu’en 2023 un contrat de vente a été conclu pour l’acquisition par le Maroc de ces lance-roquettes, qui avaient aussi fait la preuve de leur efficacité sur le théâtre d’opérations ukrainien. Les pays intéressés par l’achat d’armes de rupture stratégique choisissent en général d’opter pour de l’armement «combat proven», c’est-à-dire qui a fait la démonstration de son efficacité lors de combats réels ou durant des exercices militaires multilatéraux.
Une diplomatie influente est aussi une condition fondamentale pour soutenir les entreprises d’armement nationales dans la course à de nouveaux marchés. On constate chaque jour le poids de la diplomatie américaine pour imposer ses équipements militaires même lorsqu’ils ne sont pas les mieux adaptés ni les plus compétitifs. L’avion de chasse furtif F-35 américain est en train de s’imposer sur le marché européen au détriment de ses concurrents, le Rafale français ou l’Eurofighter Typhoon (développé par le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne), grâce principalement à la pression diplomatique imposée par Washington sur les pays acquéreurs, malgré le prix prohibitif du chasseur américain et les nombreux défauts techniques de cet appareil particulièrement controversé. Les puissances émergentes dans le domaine de l’industrie de défense, comme la Turquie, s’appuient d’abord sur le réseau de leurs partenaires stratégiques pour vendre leur matériel nouvellement produit et essayer de prendre des parts de marché à leurs concurrents déjà confirmés. Le Maroc a, pour sa part, des partenariats stratégiques avec plusieurs pays de l’Afrique de l’Ouest qui lui permettront de promouvoir ses équipements militaires pour l’exportation. Il faudra aussi que le Maroc s’inspire du modèle américain qui offre des garanties de protection aux pays qui s’équipent principalement en matériel US, en proposant un appui militaire aux pays alliés en Afrique de l’Ouest – par la formation de leurs cadres ou le soutien en renseignement grâce à ses satellites notamment – qui viendrait compléter la vente de matériel militaire à ces pays. Ankara avait soutenu militairement le gouvernement d’Union nationale de Fayez al-Sarraj en Libye contre les forces du maréchal Khalifa Haftar en 2020 avant de leur vendre des drones Bayraktar TB2, qui ont permis par la suite à l’armée du gouvernement d’Union nationale de repousser les troupes du maréchal Haftar.
Ce projet de création d’une industrie de défense souveraine viendra s’appuyer sur un tissu industriel national en plein essor porté par les secteurs phares de l’automobile et l’aéronautique tout en profitant de l’attractivité du Royaume en termes d’IDE, renforcée par la nouvelle Charte de l’investissement. Le Maroc a fait le choix stratégique d’entrer dans une nouvelle ère industrielle ayant pour objectif d’atteindre la souveraineté dans tous les domaines de l’économie. Dans ce cadre, le ministre délégué chargé de l’Administration de la défense nationale, Abdellatif Loudiyi, a annoncé, en novembre 2023, «la création de zones industrielles dédiées aux industries militaires visant à stimuler les investissements dans ce secteur.» Cette industrie militaire profitera aussi des infrastructures et plateformes déjà mises sur pied pour soutenir les autres secteurs industriels, dont plusieurs zones franches, des réseaux routiers et ferroviaires très étendus, ainsi que le plus grand port de Méditerranée et d’Afrique.
Enfin, en matière de recherche et de formation scientifique et technologique, le Maroc est en train de rattraper son retard, puisque, comme l’a affirmé le ministre de l’Industrie et du commerce lors d’une interview à «Jeune Afrique» en septembre 2023, «le savoir-faire marocain et ses talents techniques sont extrêmement appréciés, on se les arrache au niveau mondial.» Il reste bien évidemment beaucoup de chemin à parcourir pour atteindre un niveau d’excellence dans le domaine de la recherche, mais les graines sont d’ores et déjà plantées.
