Pouvoirs
Le gouvernement au chevet du «Maroc inutile»
En un peu moins de deux ans de mandat, le Chef du gouvernement a pu cumuler la légitimité des urnes et aujourd’hui celle des réalisations. Son ton et sa démarche gagnent en prestance politique.
Pourquoi la visite du Chef du gouvernement, du 15 au 17 juin, dans la région de Drâa-Tafilalet mérite-t-elle qu’on s’y arrête ? Aziz Akhannouch a fait le déplacement dans une région pour lancer des projets, inspecter ceux déjà en cours et exposer d’autres à venir.
A priori, rien d’extraordinaire. D’autant qu’il est vrai que les habitants de ces régions reculées ont l’habitude de voir des ministres en visite chez eux. Akhannouch, alors ministre de l’Agriculture, a déjà fait le déplacement dans la région. Mais cette fois, c’est différent. Toujours est-il que voir débarquer le Chef du gouvernement à la tête d’une importante délégation ministérielle, c’est du jamais vu dans ces contrées.
Qui plus est, et c’est sans doute un signe politique, la délégation est composée des ministres appartenant aux trois formations de la majorité gouvernementale, dont deux chefs de parti. On se demande si ce n’est là une expression manifeste de la cohésion gouvernementale et de la solidarité de la majorité. En tout cas, le message est passé.
Le deuxième message à tirer de cette visite, et ce n’est pas des moindres, c’est que les engagements du gouvernement ne sont pas des paroles en l’air. Aziz Akhannouch, lui-même, avait promis, lors d’un précédent meeting régional de son parti, que la région va disposer très prochainement d’un CHU et que la nouvelle faculté de médecine et de pharmacie d’Errachidia va bientôt ouvrir ses portes. Les deux projets viennent d’être lancés effectivement lors de cette dernière visite.
Dans la foulée, des centres hospitaliers sont ouverts, d’autres en cours de construction visités, entre Erfoud, Errachidia, Zagora, Ouarzazate et Tinghir. Une école supérieure de technologie est également dans le pipe.
D’autres projets ont été évoqués dans l’agriculture, le tourisme, et le Chef du gouvernement a même visité une pépinière de jeunes entrepreneurs à Errachidia, en consécration du soutien du gouvernement à l’esprit d’entreprise chez les jeunes porteurs de projets. C’est à n’en pas douter, on retrouve là le triptyque santé-enseignement-emploi clairement décliné dans le programme gouvernemental et auparavant dans les programmes électoraux des trois formations qui le composent, à leur tête le RNI.
Ce sont là aussi les trois piliers de l’État social sur lesquels a planché le gouvernement depuis son investiture en octobre 2021. État social donc, mais aussi le parachèvement du processus de régionalisation. Un chantier ouvert, faut-il le souligner, depuis 2011. C’est pour démontrer que la lutte contre les disparités régionales, principalement en termes d’infrastructures, et l’instauration de l’État social ne sont pas des concepts abstraits. C’est bien une réalité qui prend forme sur le terrain. Le message est clair, ce qu’on appelle le «Maroc inutile» et son développement est l’une des principales priorités du gouvernement. Du concret donc, et surtout des promesses tenues. Évidemment, tout ne peut pas venir en même temps.
L’usure du pouvoir ? Connaît pas…
N’empêche, et c’est un autre enseignement à tirer de cette visite, Aziz Akhannouch devient peut-être le premier Chef de l’Exécutif à allier la légitimité des réalisations à la légitimité politique. On lui a reproché le manque de communication, entendons communication de masse.
A sa décharge, et durant ces deux dernières années, tout le monde aura constaté que l’homme travaille dans la discrétion. On a même taxé son équipe de «gouvernement non politique ou apolitique». Soit. Il vient tout juste de démontrer que c’est tout le contraire. Sur le plan électoral, sa popularité et celle de son parti n’ont pas été entamées alors qu’il est proche de boucler ses deux premières années aux commandes. Depuis le suffrage du 8 septembre, le RNI continue de rafler les sièges, à l’occasion des élections partielles, partout où il se présente, des plus petites communes jusqu’aux grandes circonscriptions législatives. L’usure du pouvoir est une notion désormais estompée.
Donc, légitimité électorale et légitimité des réalisations. Sur ce dernier volet, le tableau est assez rempli. La généralisation de l’AMO actée, les aides sociales directes qui vont tomber dans les quelques mois à venir, la réforme de l’enseignement supérieur sur les rails, l’école publique de qualité est de plus en plus palpable et des dizaines de milliers d’emplois attendus avec le lancement de deux nouveaux écosystèmes industriels, les batteries et l’hydrogène vert. Il faut tout de même souligner, au risque de se répéter, que nous n’en sommes qu’à la moitié du mandat. On comprend dès lors pourquoi le discours et le ton du Chef du gouvernement ont changé au fil des dernières interventions devant le Parlement.
En effet, cette visite sur le terrain intervint suite à une série de prestations de plus en plus remarquées dans l’hémicycle. Le Chef du gouvernement a eu l’occasion de recadrer le PPS, auteur d’une lettre ouverte qui a été adressée dans le cadre de la surenchère politique. Le PPS a eu droit à la réponse du RNI pour une action jugée maladroite, ou en tout cas le canal choisi inapproprié.
Quant aux gesticulations du nouveau secrétaire général du MP, toutes les raclettes du monde ne lui suffiraient pas pour essuyer la réputation qu’il traîne depuis une ancienne vie où il occupait le poste de ministre des Sports. Lui aussi, il s’est vu signifier que ses agissements à l’hémicycle ne sont pas dignes du responsable d’un parti au poids historique aussi important que le Mouvement populaire. C’est un héritage qu’il faut savoir préserver.
En ce qui concerne le PJD, il aura suffi d’un «Nous en avons fini avec dix ans du spectacle (au sens de lhalqa marocaine)», lancé par le Chef du gouvernement pour mettre le parti en branle. Mais la réalité est là, le parti islamiste a subi une débâcle électorale et il vient tout juste de reconnaître officiellement sa défaite. «Si nous sommes passés de 125 sièges à 13, ce n’est la faute de personne», a tonné l’ancien Chef du gouvernement et patron du PJD lors d’une récente rencontre interne de son parti.
Il reconnaît enfin que les électeurs ont rejeté son parti. Cela vaut manifestement même pour ses cadres qui s’en sont détournés maintenant qu’il n’offre plus la perspective de gros salaires et de voitures de service, entre autres bienfaits de la charge publique. Que reste-t-il de l’opposition ? L’USFP ? Ce parti a eu la sagesse, et sa démarche l’a d’ailleurs montré, de prendre le train en marche au lieu de tenter de gêner son passage. Le Chef du gouvernement, après avoir démontré ses capacités de management, même dans les temps les plus difficiles, peut donc donner libre cours à ses aptitudes de politicien au sens noble de la politique.
Le choix du dialogue ouvert
A deux reprises, au moins, un appel à manifestation lancé par des acteurs syndicaux a fini en flop. Les mouvements de grève annoncés, par exemple par la CDT, ont connu le même sort. La raison ? C’est justement l’absence d’une raison pour un mouvement de grève. Depuis les premiers jours, le gouvernement a entamé un dialogue social d’abord sectoriel dans l’enseignement et la santé, et ensuite général. Dans les deux secteurs, qui connaissent régulièrement des tensions sociales, un accord a été signé entre l’Exécutif et les syndicats les plus représentatifs. Il s’est ensuivi une régularisation de la situation de plusieurs milliers de fonctionnaires, des augmentations de salaires et un nouveau statut aussi bien pour les enseignants que pour les médecins et les infirmiers. Du coup, la grève n’est plus motivée là où elle fait le plus mal. Pour le reste, dans le secteur privé, une double augmentation du SMIG a eu l’effet d’apaiser le climat social dans l’entreprise. Il faut dire que la démarche, en elle-même, d’institutionnaliser le dialogue social et surtout de le maintenir ouvert pendant toute l’année a fini par se révéler payante.
