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Pouvoirs

La révolution technologique des services de renseignement

Si durant des siècles les espions rivalisaient d’ingéniosité pour passer inaperçus, les révolutions technologiques du siècle dernier ont permis le développement d’yeux et d’oreilles électroniques, beaucoup plus discrets et précis que ceux des agents de terrain.

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La toute-puissance des États-Unis sur le plan diplomatique, géopolitique et militaire serait avant tout due à la suprématie de son économie et de l’hégémonie du dollar, selon les économistes. Mais les experts en stratégie internationale vous diront autre chose.

Pour eux, la domination américaine sur le reste du monde est avant tout le résultat de l’action des services de renseignement qui permettent aux États-Unis de garder une avance considérable sur leurs concurrents dans les domaines technologiques, industriels, militaires, mais aussi en termes d’influence.

On peut facilement transposer ce postulat au Maroc : une grande partie des succès et réalisations du Royaume, souvent acquis de haute lutte ces dernières années, trouvent leur origine dans ce pilier régalien de l’État qui est la capacité des différents services à être bien renseignés.

Que ce soit les succès répétés de la diplomatie chérifienne, la réussite de la politique d’attrait des investissements étrangers ou encore les actions et réalisations de l’armée et des forces de l’ordre qui font du Maroc un îlot de paix et de stabilité au sein d’une région en proie à des menaces terroristes et de criminalité transfrontalière très intenses. Tous ces succès portent le sceau des services de renseignement nationaux.

Le renseignement au centre du pouvoir
Pourquoi les capacités en renseignement sont-elles si décisives pour accompagner une politique de développement, voire une stratégie de puissance d’un pays ? Tout simplement parce que le renseignement est au centre du pouvoir !

Ceci est valable pour les États, car il permet de prévenir et anticiper les risques et les menaces contre les intérêts de la nation, tout en permettant d’avoir une connaissance et une maîtrise approfondies de l’environnement stratégique régional et international. Mais c’est également valable pour les entreprises et organisations qui basent leur stratégie sur la collecte et l’analyse des informations d’ordre économique, politique et technologique.
«En temps de guerre, la vérité est si précieuse qu’elle doit toujours être protégée par un rempart de mensonges». Pour avoir dirigé le Royaume-Uni pendant la Seconde Guerre mondiale, Winston Churchill est bien placé pour apprécier le rôle de l’espionnage et de la propagande de guerre durant une période de conflit. Pour déceler les véritables intentions de l’ennemi et cacher les siennes, un chef militaire doit maîtriser à la perfection l’art du renseignement et de l’intoxication.

C’est la raison pour laquelle les États consacrent des budgets illimités pour renforcer leurs services de renseignement afin de mener la bataille cruciale pour la suprématie politique et militaire. Mais ces services de renseignement ne se limitent pas uniquement aux services d’espionnage et de contre-espionnage ou aux unités de renseignement militaires. La course au renseignement se joue également dans d’autres sphères tout aussi sensibles et stratégiques : la sphère économique, technologique, scientifique et informationnelle. Les services de renseignement ont des yeux et des oreilles partout ! C’est une nécessité absolue pour s’informer sur les intentions ou manœuvres planifiées par ses adversaires.

Des yeux et d’oreilles électroniques
Si durant des siècles les espions rivalisaient d’ingéniosité pour passer inaperçus en écoutant derrière les portes ou en se fondant dans la foule pour recueillir des informations sensibles, les révolutions technologiques du siècle dernier ont permis le développement d’yeux et d’oreilles électroniques, beaucoup plus discrètes et précises que celles de l’être humain. Mais aussi, les innovations scientifiques ont permis de fluidifier les transferts de données sensibles et secrètes.

Ainsi, les documents officiels, les informations stratégiques, les ordres et les instructions militaires, bref la data, passent désormais par des communications hertziennes codées, des réseaux informatiques ou des câbles internet sous-marins alors qu’auparavant ils étaient transmis par courrier escorté.
De la sorte, grâce à la technologie, ces yeux ont pris la forme actuellement de satellites d’observation ou d’avions et drones de surveillance et reconnaissance alors que les oreilles se sont transformées en stations d’écoute et centres de traitement des télécommunications. Avec ces capacités renforcées, les services de renseignement des grandes puissances ont pu durant des décennies, grâce à leur avance technologique et à des moyens financiers et techniques colossaux, tisser leur toile de surveillance électronique sur de larges régions de la planète.

C’est donc grâce aux capacités techniques de la National Security Agency (NSA), agence qui dispose du budget le plus important de tous les services de renseignement au monde, loin devant la CIA et les services russes et chinois, que les États-Unis ont pu espionner tout ce que la planète compte de personnes influentes: chefs d’État, responsables politiques et militaires ou chefs d’entreprise. Ainsi, d’après les chiffres avancés par les initiés, la NSA intercepterait entre 10 à 20% des communications mondiales à travers ses différents centres d’écoutes auxquels elle a ajouté la capacité d’interception des communications informatiques à travers les câbles sous-marins d’internet ! Toutefois, le développement de nouveaux capteurs électroniques permettant d’intercepter un flux astronomique de données a fait apparaître un nouveau défi : comment faire pour brasser, interpréter et analyser tout ce flux de data ?
Car l’exploitation et l’analyse de milliers, voire de millions de données, sous forme d’images satellitaires ou d’enregistrements d’appels téléphoniques, s’avèrent particulièrement chronophages et consommatrices en ressources humaines. Mais l’avènement de l’IA vient à point nommé pour soulager les professionnels du renseignement, mais aussi automatiser l’analyse de ces données multisources et orienter les analystes vers des événements inhabituels nécessitant leur expertise.

L’IA, à travers des logiciels destinés à un usage militaire, peut par exemple alerter un analyste humain, dès qu’une concentration inhabituelle de blindés est détectée, ou bien permettre de repérer et identifier des avions ou des véhicules de combat soigneusement dissimulés qu’un opérateur aura du mal à déceler par lui-même.

Mais, toutes ces nouvelles technologies de surveillance font naître beaucoup de craintes auprès d’États qui se sentent ciblés. Jeremy Fleming, directeur du GCHQ, l’agence de renseignement et de cybersécurité britannique entre 2017 et 2023, avait d’ailleurs tiré la sonnette d’alarme : «La technologie n’est pas seulement devenue un domaine d’opportunités, de concurrence et de collaboration, mais est aussi le champ de bataille pour le contrôle des valeurs et de l’influence», avait-il notamment averti, en visant explicitement la domination chinoise dans les nouvelles technologies de communication satellitaires (avec le système de navigation Beidou).

Si ce haut responsable pointe du doigt les tentatives de surveillance électronique chinoises, le camp occidental n’est pas en reste. D’après le magazine français Diplomatie, dans son numéro consacré à la «Géopolitique du renseignement», l’ambassade des États-Unis à Paris est suspectée d’accueillir un centre d’écoutes installé au dernier étage du bâtiment et permettant notamment d’écouter les communications de l’Élysée, situé à 600 mètres de là.

Quatre-vingts sites de ce type auraient déjà été construits dans le monde par les services américains, d’après ce magazine, dans des capitales à travers le monde. C’est d’ailleurs ce type d’installation qui a permis aux Américains d’espionner des chefs d’États européens comme l’avait étalé au grand jour le scandale de l’affaire des écoutes concernant le président français Hollande et la chancelière allemande Merkel en 2013.

La technologie, des moyens au prix fort
Néanmoins, cette course vers les moyens techniques et électroniques dans laquelle se sont lancés les services de renseignement dans le monde a un coût. Le budget des services de renseignement des principales puissances militaires mondiales ne cesse d’augmenter de manière exponentielle.

Les services américains ont vu leur budget consacré au renseignement passer de 26 milliards de dollars avant le 11 septembre 2001 à 90 milliards en 2022. La Chine est loin derrière malgré ses 200.000 agents, qui constituent la plus forte communauté de renseignement dans le monde. Le budget militaire global de la Chine, qui atteint un peu moins du tiers du budget américain, laisse imaginer le gouffre qui existe entre ces deux puissances leaders dans le monde du renseignement.
Pourquoi assiste-t-on à cette envolée des budgets de ces services ? La multiplication des menaces protéiformes, la nécessité de renforcer les professionnels du renseignement en moyens technologiques dernier cri et l’impératif d’intégrer les nouvelles technologies disruptives, telles que l’IA, le traitement du big data ou la révolution future de l’informatique quantique, se répercutent forcément sur le montant de ces budgets. On imagine que le budget global des services de renseignement marocains qui reste secret, dans un souci de maintenir un voile de confidentialité vis-à-vis des autres services des États voisins, doit forcément suivre la même tendance haussière.

Le Maroc ne peut malheureusement se permettre d’être dépassé technologiquement, au regard des menaces qui pèsent sur sa sécurité et qui n’ont jamais été aussi fortes qu’aujourd’hui.