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Pouvoirs

INPPLC : Une instance en mal de dynamique

En attendant une stratégie de nouvelle génération en matière de lutte contre la corruption, l’Instance se contente de constater la dégradation de la situation et reste otage de l’influence d’un certain agenda politique.

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Décembre 2018. Le Roi Mohammed VI nomme Mohamed Bachir Rachdi à la tête de l’Instance nationale de la probité, de la prévention et de la lutte contre la corruption (INPPLC). Une institution devenue constitutionnelle depuis la réforme de la Loi fondamentale en 2011 et qui devait connaître une nouvelle dynamique. La désignation à sa tête de cet entrepreneur, connu pour sa probité dans les milieux des affaires, en tant qu’ancien secrétaire général de Transparency Maroc, a été plutôt bien accueillie.

Le fléau de la corruption a gangréné pendant des décennies l’Administration marocaine, dans quasiment toutes ses composantes, les slogans de lutte contre « Al Fassad » sont restés au stade de promesses électorales chimériques. Un nouveau souffle devait alors être donné à cette institution. Et cet ancien président de la Commission éthique et bonne gouvernance de la CGEM paraissait comme le choix idoine. D’autant plus que Rachdi connaît bien la maison : il a officié depuis toujours comme membre du comité exécutif de l’Instance centrale de prévention de la corruption (ancêtre de l’INPPLC, instaurée au début du millénaire).

Aveu d’impuissance face à la dégradation de la situation ?
Mais le fait est que, six ans après sa nomination, rien n’a véritablement changé : le pays caracole toujours dans les dernières places des classements mondiaux, comme le constate chaque année l’Instance dans ses rapports annuels où elle se contente de reprendre les formules de l’indice de perception de la corruption, produit par Transparency international. Dans sa dernière livraison en date, l’Instance constate «une dégradation dans le classement» du Royaume depuis 2018, en passant du 83e au 97e rang.

Et même dans son bureau feutré à Hay Ryad, Mohamed Bachir Rachdi, lui-même, livre une sorte d’aveu d’impuissance. «Ça n’avance pas. Année après année, la situation ne s’améliore pas. Et c’est un constat partagé par toutes les parties prenantes», admet le président, en affirmant que «pour cause du Covid et d’autres facteurs, la dynamique enclenchée avait été rompue». Pourtant, l’INPPLC ne manque pas de moyens. Le gouvernement lui accorde des ressources considérables : le budget de l’Instance est effectivement passé de quelque 25 millions de dirhams à pratiquement 200 millions de dirhams, tandis que les postes budgétaires pour 2023 ont porté sur 15 positions pour porter l’effectif à quelque 105 personnes. «L’Instance, en anticipation, avant l’entrée en vigueur de la loi, a renforcé les différents pôles qui interviennent dans son champ d’action», nous explique le président Rachdi pour justifier ce renforcement des ressources humaines.

L’homme qui murmure à l’oreille du président
Le président n’a pas eu pour autant la main heureuse dans ses recrutements, au point de se reposer sur un des anciens cadres du PJD, détaché à l’Instance. Saâd Loudiyi, hérité du cabinet Saâd Eddine El Othmani, n’avait plus sa place dans l’équipe du nouveau chef du gouvernement : il avait alors choisi pour son transfert l’INPPLC où il officie depuis fin 2021 comme conseiller auprès de Rachdi qui a même créé un pôle sur mesure pour cet ingénieur informaticien. «C’est l’homme qui murmure à l’oreille du président !», nous confie un connaisseur des arcanes de l’INPPLC qui a constaté avec stupéfaction la nomination de Loudiyi à la tête du pôle Transformation digitale.
Pourtant la réputation de l’homme ne fait pas l’unanimité. Il fait partie de cette promotion des affiliés du Mouvement unité et réforme (MUR, base arrière du PJD) bombardés à des postes de responsabilité dans le sillage des ministres islamistes. Il fait ses premières classes dans le département de Mustapha El Khalfi où il a marqué son passage avec sa «tentative avortée» de glaner le titre de Secrétaire général du ministère de la Communication.
En reconnaissance des services rendus, ce membre influent du MUR avait été récompensé par le parti avec un nouveau strapontin «plus prestigieux» : conseiller auprès de Saâd Eddine El Othmani, lorsque celui-ci a pris les manettes de l’Exécutif pour devenir, comme le décrivent plusieurs sources, «la boîte noire» de l’ex-chef du gouvernement.

En attendant une « Stratégie nouvelle génération »
Au sein de l’INPPLC, Loudiyi semble avoir pris le contrôle. C’est d’ailleurs au moment où il y prend ses quartiers que l’Instance connaît une production effrénée. Jusque-là peu prolifique, elle se montre plus productive avec la publication de quatre rapports et une enquête, soit deux fois plus qu’elle n’a réalisé depuis la nomination de Rachdi à sa tête. Les thématiques sont néanmoins souvent vagues et peu accrocheuses pour ne citer que «Dénoncer la corruption» ou encore «Le journalisme d’investigation». Dans d’autres thématiques, on sent parfois des relents de ce dogme des islamistes avec leur ton inquisiteur : «Enrichissement illicite», «Conflit d’intérêts»…, des sujets qui résonnent comme les slogans utilisés un temps par les ténors du PJD qui avaient été portés au pouvoir grâce à leur promesse d’en finir avec la corruption. Pourtant, la lutte contre ce fléau suppose plus de tact qu’une réflexion binaire d’informaticiens qui se contentent de constater «la tendance de ces dernières années de stagnation, voire de régression de la situation de la corruption dans notre pays» ou encore l’amenuisement «de la confiance des citoyens et des acteurs économiques, particulièrement vulnérables».

La succession de plans des précédents gouvernements et les stratégies dédiées à la prévention et la lutte contre la corruption n’ont pas été jusque-là des plus concluantes. Il n’empêche que Rachdi aspire encore à un cadre institutionnel visant à déployer les orientations stratégiques de la politique de l’État en la matière. «Ce cadre a été élaboré et a fait l’objet d’échanges qui ont abouti à un accord de principe avec les services du chef du gouvernement», nous explique le président de l’Instance.

Selon lui, tous les ingrédients sont réunis pour pouvoir aller vers une nouvelle ère de prévention et de lutte contre la corruption censée aboutir à une baisse significative de sa perception. En attendant cette stratégie nouvelle génération, l’Instance ferait mieux de démontrer plus de perspicacité et de se débarrasser des mauvaises herbes qui polluent son champ d’action.


Renforcement des moyens d’investigation

Tout un pôle est dédié aux investigations au sein de l’Instance. «Nous avons mis en place un premier noyau constitué de compétences très pointues avec des magistrats de grades exceptionnels de la Cour des comptes, des commissaires divisionnaires de la DGST et des officiers principaux de la police judiciaire, en plus d’inspecteurs et d’enquêteurs des douanes», nous explique Mohamed Bachir Rachdi. Les conditions de renforcement des capacités d’accompagnement de la montée en force de l’Instance ont ainsi été créées. Il n’empêche que l’INPPLC se heurte toujours à la difficulté de recrutement de compétences pointues, surtout avec la complexité et la sensibilité des thématiques traitées. D’ailleurs, l’INPPLC cherche toujours à renforcer ses effectifs: sur les deux prochaines années, son personnel devrait atteindre les 350 personnes. À elle d’en faire bon usage !