Pouvoirs
Géoéconomie mondiale : Comment le Royaume fait jouer ses cartes
Une récente tournée asiatique de Nasser Bourita trace les contours d’un nouveau rôle du Royaume dans les chaînes de valeur mondiales. Armé de sa politique de multilatéralisme, le Maroc se place en tant que plaque tournante, un trait d’union entre quatre continents.
Ces dernières semaines ont connu une activité diplomatique intense. L’observateur assidu de la politique étrangère du Royaume y décélera sans doute un nouveau virage, avec une dimension économique, claire et perceptible. Ce qui sous-entend que, ayant enchaîné les victoires sur le dossier de l’intégrité territoriale, le Maroc joue désormais sur un autre terrain. On ne reviendra pas ici sur ce qui s’est passé à la réunion du C24, qui relève de l’ONU, ni sur les déclarations successives de l’appui de différents pays au plan d’autonomie. C’est un acquis. La diplomatie marocaine vise désormais à faire du Maroc un acteur clé et un point d’entrée incontournable pour l’Afrique, mais aussi une rampe d’accès pour le marché européen et nord-américain. C’est là le défi relevé par notre diplomatie. La démarche est claire et les objectifs précis, en fil de trame le choix assumé du multilatéralisme. La décision tout aussi assumée de rester sur une position de neutralité pour ce qui est du conflit russo-ukrainien, le Royaume n’ayant pas participé à la «Conférence de paix sur l’Ukraine» (15 et 16 juin), en est un exemple concret. La Russie est passée, récemment, premier exportateur du blé vers le Maroc. Ce n’est pas rien. Le Maroc ne voit aucun inconvénient à maintenir et même développer ses relations commerciales avec ce pays auquel il est lié par un partenariat stratégique approfondi conclu en 2016. Du côté russe, non plus. Fin juillet 2023, le président russe avait annoncé que son pays était en train de s’atteler aux Accords de libre-échange (ALE) avec le Maroc et d’autres pays d’Afrique du Nord.
Plus récemment, dans un message de félicitations adressé au président russe à l’occasion de la fête nationale de son pays (le 12 juin), le Souverain a réitéré «sa détermination à continuer à œuvrer de concert avec M. Poutine, en vue d’aller de l’avant sur la voie de la consolidation des relations de coopération constructive liant les deux pays, de manière à renforcer le partenariat stratégique entre le Maroc et la Russie au service des intérêts communs des deux peuples amis».
Tout le monde le sait, la Russie n’est pas insensible à la mise en service, à compter de l’année prochaine, d’un grand port à vocation énergétique en Méditerranée occidentale, Nador West Med. Le nouveau chantier naval de Casablanca l’intéresse également de près, tout comme les projets de dessalement programmés par le Maroc. D’autant que l’accès aux pays du Sahel, avec qui la Russie entretient des relations privilégiées, à l’Atlantique et plus précisément le port de Dakhla Atlantic sert également les intérêts de la Russie dans la région. Une zone dans laquelle les bateaux de pêche russes opèrent déjà dans le cadre d’un accord entre Rabat et Moscou. C’est dire que le choix par le Maroc de la neutralité dans le conflit russo-ukrainien s’avère bénéfique pour un pays comme le Maroc qui est lié par un partenariat stratégique multidimensionnel avec les États-Unis et un accord d’association avec l’UE. L’Inde, plus proche de l’Occident que de la Russie, ayant déjà largement bénéficié de l’embargo imposé au pétrole russe, pourquoi ne serait pas le cas pour le Maroc ?
Le momentum marocain
Il est en effet des changements géopolitiques majeurs, des conflits et des tensions entre les États et les entités régionales que des pays, pour peu qu’ils fassent montre d’une perspicacité en termes de relations diplomatiques et de capacité de tirer profit de la conjoncture, peuvent transformer en opportunités. Et cette fenêtre, ce momentum pour faire dans le langage consacré, se présente aujourd’hui pour le Maroc. En plus du conflit russo-ukrainien abordé plus haut, l’éclatement des hostilités au Moyen-Orient, la situation au Soudan, la détérioration des relations entre les pays du Sahel avec l’Algérie voisine, le virage à droite dans les pays de l’Europe occidentale, les barrières douanières imposées à certaines activités économiques chinoises, le contrôle des investissements étrangers par ces mêmes pays, la crise économique post-Covid… Autant de facteurs dont le Royaume peut tirer avantage.
Et, en fin stratège et adepte de la diplomatie proactive, le Royaume s’y est déjà mis. Politiquement, économiquement et socialement stable, non seulement il ne représente pas de risque sécuritaire ou migratoire, contrairement à la plupart des pays du sud de la Méditerranée, le Maroc est aussi un pays sur lequel l’Europe compte pour sa propre sécurité : lutte contre le terrorisme, le crime transfrontalier et l’émigration. Autant de cartes et bien d’autres, notamment le développement de ses infrastructures, son ancrage en Afrique…, que le Royaume fait jouer. C’est aussi un pays qui vient de sortir de la liste grise du Gafi et qui s’apprête à récupérer son Investment Grade, et avec un tissu industriel développé, un savoir-faire et des compétences humaines, il offre aux entreprises européennes un climat idéal pour l’investissement. D’autant que le Maroc prône depuis quelque temps la politique de co-production et de co-industrialisation. Bref, l’idéal pour une droite, et extrême droite européenne, qui monte en Europe et qui ne jure plus que par le protectionnisme économique.
Or, le Maroc offre justement l’avantage de sécuriser les chaînes d’approvisionnement, réduire leur dépendance à la Chine et stopper net le processus de désindustrialisation de l’Europe. L’éventualité du retour de l’administration Trump est tout aussi à l’avantage du Maroc, avec comme perspective l’accélération de la mise en œuvre des termes de l’Accord tripartite, signé en décembre 2020, et donc davantage d’investissements des entreprises américaines au Maroc. Les États-Unis en ayant augmenté considérablement les droits d’importation des véhicules électriques, des batteries et de composants de batteries en provenance de Chine, tout comme l’ont fait les 27 en relevant sensiblement les droits d’importation des véhicules électriques chinois après avoir instauré, depuis cinq ans, une politique de contrôle des investissements étrangers, chinois en particulier, cela a en effet des effets positifs immédiats sur le Maroc avec sa série d’investissements dans la construction d’une gigafactory et la mise en place d’un écosystème de production de batteries électriques. La Chine joue désormais le jeu. Investir avec l’Europe près de l’Europe pour l’Europe. Elle vient de trouver la formule idéale et le Maroc lui est d’un atout considérable pour la mettre en œuvre. Le Royaume lui offre cette formule idéale. Le projet de la gigafactory initié par Gotion High Tech-Volkswagen est un cas parlant en ce sens.
Chine, japon et Corée du Sud
C’est à ne plus en douter, pour le Maroc les astres se sont déjà alignés. Le conflit qui fait rage au Moyen-Orient depuis octobre de l’année dernière, sans mettre en cause les termes de l’Accord tripartite de décembre 2020, a eu des effets indirects et inattendus pour le Maroc. D’abord de manière immédiate, le port de Tanger Med a sensiblement profité du changement des lignes maritimes commerciales, surtout en provenance des pays asiatiques vers l’Europe. Plus encore, les prémices des effets à long terme commencent déjà à se faire sentir. Pour la Chine comme pour la Corée du Sud ou, dans une certaine mesure le Japon, le Maroc commence à s’imposer non seulement comme une porte d’entrée vers l’Europe et les États-Unis pour les raisons déjà évoquées plus haut, à savoir l’ALE conclu avec les USA et l’Accord d’association avec l’UE, mais également en tant que point d’accès pour l’Afrique, et pas seulement l’Afrique occidentale.
Les entretiens que le ministre des Affaires étrangères a eus en Chine, au Japon puis en Corée du Sud ont tout leur sens. Avec la Corée, le Royaume entame les négociations d’un partenariat économique avancé. La réunion que le ministre Nasser Bourita a eue le 2 juin avec son homologue sud-coréenne a «été l’occasion pour les deux ministres de discuter des voies et moyens à même de renforcer les investissements et les échanges économiques et commerciaux en tenant compte des atouts que représente le Royaume, porte d’entrée en Afrique, et à travers le potentiel des accords de libre-échange conclus par le Maroc», souligne-t-on auprès du département des Affaires étrangères. Dans une déclaration conjointe, signée par les deux parties, il a été évoqué le lancement des discussions exploratoires pour l’établissement d’un cadre juridique sur le commerce et l’investissement entre le Royaume du Maroc et la République de Corée, en perspective d’un accord de partenariat renforcé (APE).
Cette annonce, est-il précisé, «balise le terrain pour entamer les discussions sur la promotion des investissements et le renforcement des échanges économiques et constitue un signal fort aux opérateurs économiques des deux pays». Depuis quelques mois déjà, la Corée du Sud avait fait part de son souhait de conclure un ALE avec le Royaume. Faut-il préciser que cette rencontre a eu lieu en marge de la participation du ministre des Affaires étrangères au premier Sommet Corée-Afrique. Et ce n’est pas un détail. Le cas de la Corée du Sud est éloquent. Le pays, déjà présent sur le continent, mise davantage sur l’Afrique, mais tout en changeant d’approche et de point d’accès. Une démarche partagée également par le Japon qui souhaite faire du Royaume une plateforme d’expansion de ses entreprises en Afrique.
Changement de stratégie
La Chine s’inscrit, elle, dans une logique quelque peu différente, et on en comprend les raisons. C’est sans doute pour cela qu’à Pékin Nasser Bourita a tenu un langage différent, exposant, lors d’une rencontre avec son homologue chinois à l’occasion de ce même déplacement asiatique, les récentes Initiatives du Maroc en Afrique, notamment celle qui vise à promouvoir la stabilité, la sécurité et la prospérité économique des pays africains riverains de l’Atlantique; l’initiative pour favoriser l’accès des États du Sahel à l’Océan Atlantique ainsi que le projet stratégique du gazoduc Maroc-Nigéria qui ambitionne de renforcer l’intégration régionale et de stimuler le développement économique le long de la côte atlantique africaine et au-delà. Le pays dont les investissements au Maroc ne cessent de croître ces dernières années, dans l’automobile, la mobilité électrique, les énergies renouvelables, les infrastructures, a jeté son dévolu sur la région du Nord, au plus proche de l’Europe. À Tanger d’abord où ce pays a co-développé avec des acteurs publics et privés marocains la Tanger Tech qui a pour vocation de «devenir un hub majeur pour les technologies avancées et les projets industriels de nouvelle génération», ensuite à Nador West Med avec, éventuellement un partenariat avec un grand opérateur chinois dans sa gestion. La Chine ayant déjà investi tout près dans une grande usine de fabrication des éoliennes. Cela dit, le Royaume garde bien la tête sur les épaules. Au moment où les géants des NTI chinois, ZTE déjà très présente en Afrique, et Huawei qui vient d’ouvrir un cloud souverain en Égypte, c’est à l’Américain Oracle que le Maroc a ouvert ses portes, mais aussi à l’indien HCL. Nuance.
Bref, tous ces éléments mis ensemble convergent vers un seul constat : la Chine tout comme la Corée, au même titre que le Japon, que le ministre des AE a visité également pendant la même période, œuvrent à faire du Maroc leur point d’entrée vers l’Afrique.
Pour comprendre ce choix, il faut analyser la nature de l’implantation des deux premiers pays dans le continent. Comme déjà précisé, la Corée du Sud y est fortement présente, notamment en Afrique du Sud qui est le principal destinataire des investissements coréens en Afrique, le Kenya (infrastructures, énergie, TIC), l’Éthiopie qui représente une cible privilégiée pour les investissements dans les secteurs manufacturiers, agroalimentaires et textiles, et l’Égypte qui est considérée à la fois comme une porte d’entrée en Afrique et au Moyen-Orient. Ce sont pas moins de 1.700 entreprises coréennes qui sont installées dans ce pays. Bien évidemment, il y a aussi le Maroc (automobile, aéronautique, énergies renouvelables, etc.) et dans une moindre mesure l’Algérie où les Coréens sont présents dans les hydrocarbures.
C’est pratiquement la même configuration pour la Chine, l’Algérie en moins, qui a créé des zones économiques spéciales dans plusieurs pays : l’Afrique du Sud, l’Éthiopie, le Kenya, l’Égypte et l’île Maurice. On le voit, aujourd’hui, le Maroc est le seul pays d’Afrique du Nord qui offre un prolongement vers l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique subsaharienne.
L’Égypte, le seul candidat qui peut offrir une situation similaire à celle du Maroc, est enlisée dans une crise économique avec de graves retombées sociales, après avoir vécu deux changements brusques de régime, la guerre au Soudan la coupe de son prolongement africain, sans parler de ses relations avec l’Éthiopie et le conflit au Moyen-Orient qui réduit drastiquement le trafic dans le canal de Suez. La Corée par exemple qui avait misé sur ce pays, en y installant une base industrielle pour ses entreprises, s’est rendu compte, avec le temps, des limites de ce choix. Cela au moment où le port de Tanger Med caracole à la tête du classement des ports mondiaux, avec la mise en service, l’année prochaine, du port Nador West Med, une infrastructure ouverte sur la Méditerranée, et un peu plus tard de Dakhla Atlantique appelé à desservir l’Afrique de l’Ouest, tout cela fait que le choix du Maroc s’impose de lui-même. Cela d’autant qu’après les dernières élections en Afrique du Sud, le risque d’instabilité politique n’est pas à écarter et ne manquera pas de déteindre sur l’économie du pays qui traverse déjà une grave crise. C’est un facteur à prendre également en compte.
En somme, pour le Maroc, ce n’est pas une fenêtre d’opportunités, c’est une porte ouverte pour l’émergence d’une puissance économique régionale. Des IDE de la Chine qui arrivent progressivement, ceux de la Corée du Sud qui vont certainement suivre, de la Russie probablement, du Brésil, certainement, un pays dont les termes de l’accord en discussion entre Mercosur et l’UE sont loin de satisfaire son besoin de développement.
Cela sans oublier bien sûr l’Arabie saoudite, en pleine transition économique, avec laquelle le Royaume vient de signer un accord de complémentarité industrielle et qui vient de s’offrir une porte d’entrée en Afrique en ouvrant une zone logistique à Djibouti. Et bien entendu, les Émirats arabes unis avec la mise en œuvre de la Déclaration «Vers un partenariat novateur, renouvelé et enraciné» signée en décembre dernier. Les astres s’alignent, c’est décidément peu dire. Et ce n’est pas un hasard, c’est le fruit d’une vision.
Industrie de l’armement, le moment opportun
Cela dit, la décision du Maroc de se doter d’une industrie de défense, dont deux zones dédiées viennent d’être créées par décret adopté en Conseil des ministres le 1er juin après la mise en place, plus tôt, d’un cadre juridique spécifique, tombe à point nommé. Les pays européens sont en passe de se réarmer, consacrant des budgets consistants à cet effet au moment où les carnets de commandes de la plupart des industriels sont au complet. Plusieurs régions de l’Afrique, et un peu partout dans le monde, connaissent une situation d’instabilité avec la montée en puissance des mouvements terroristes et séparatistes armés. La demande sur un certain type d’armes qui ont montré leur efficacité dans des conflits récents et que le Maroc est capable de produire en partenariat avec ses alliés stratégiques, occidentaux, mais aussi Israël ou encore le Brésil et l’Inde, et même la Chine, entre autres, est sans doute de nature à propulser le Royaume parmi les rares pays dotés d’une importante industrie de défense. Les premiers projets sont déjà annoncés, l’entrée en production ne saurait tarder.

