Pouvoirs
En Couv’. Mohamed Moubdie : Ascension et déchéance d’un professionnel de la politique
Un parcours politique atypique, de la commune au gouvernement, le dirigeant haraki aura vécu l’action politique en long et en large. Il finit en prison, en détention provisoire certes, mais rien n’y change.
Reddition des comptes, égalité de tous devant la loi, lutte contre la corruption, assainissement en douce de la scène politique, le cas de Mohamed Moubdii, aujourd’hui en détention, pour dilapidation de deniers publics, entre autres accusations, est un peu de tout cela.
Président depuis 25 ans de la commune urbaine de Fkih Bensaleh, locataire autant d’années de la première Chambre, sauf si l’on en retranche les trois ans (entre 2013 et 2016) où il a été ministre, le dirigeant haraki, 69 ans, est l’archétype de ce que l’on appelle les notables ou les professionnels des élections. P
rofessionnel, c’est peu dire. La preuve, cet ingénieur de formation a quitté la fonction publique, le ministère de l’Énergie et des mines, à peine dix ans après l’avoir intégré. Il opte pour un poste de responsable au Centre de développement des énergies renouvelables (CDER), tout nouvellement créé.
Le Maroc venait de faire son tout premier et néanmoins virage, pour le monde infini des EnR. C’était en 1992. Poste dans lequel il n’est resté que cinq ans.
Ensuite, il se lance dans les affaires et la politique, en même temps. Il ouvre un cabinet de conseil à Casablanca, la même année qu’il se présente aux élections communales, puis quelques mois plus tard aux législatives. Les premières ont eu lieu en juin et les secondes en novembre.
C’est le début d’une ascension sociale fulgurante qui a fait d’un fils d’agriculteur aux conditions très modestes un nabab local. Le mariage de son fils, célébré en 2019, son imposante résidence, dans la commune de Krifat, tribu Ouled Naja, sur la route de Oued Zem à 10 kilomètres de Fikh Bensalah, est depuis sur toutes les langues.
Bref, pour se lancer dans le domaine de la politique, le désormais éternel député et président de la commune de Fkih Bensalah, a choisi comme on dit un momentum démocratique.
Le Maroc s’apprêtait à entamer son alternance politique et démocratique. Si l’on omet l’épisode Driss Jettou, la participation au gouvernement, et même sa direction, est, depuis, intimement liée aux résultats des élections. Mohamed Moubdii et les notables électoraux de son genre sont devenus monnaie rare. Mais, et c’est le revers de la médaille, pour maintenir leur niveau de «popularité», ils doivent savoir renvoyer l’ascenseur à presque tout le monde, même si, forcément, cela ne rime pas toujours avec une gestion irréprochable des affaires publiques. C’est une règle à laquelle même les islamistes du PJD ont dû sacrifier.
La politique, un accessoire
Mais, contrairement aux islamistes, du moins une majorité d’entre eux, Mohamed Moubdii a pu apprendre avec le temps que l’engagement politique n’est qu’un accessoire pour une longue carrière dans le domaine. En un quart de siècle de représentation au Parlement, il est passé par quatre partis politiques. Pour son premier mandat, il se porte candidat sous la bannière de l’Union constitutionnelle (UC). Mais il a su, tout de suite après, qu’en cette fin des années 90 le vent a définitivement tourné pour cette formation. Il frappe donc à la porte du Mouvement national populaire (MNP) de feu Mahjoubi Aherdane qui l’a accueilli à bras ouverts. Là non plus l’idylle n’a pas duré.
Il s’adresse cette fois à l’ancien commissaire Mahmoud Archane et son parti, le Mouvement démocratique et social (MDS), qui avait alors le vent en poupe. Nouvelle désillusion et retour au giron du MNP. Mais aux législatives de 2002, c’est sous l’étiquette d’un parti de gauche, le Parti socialiste démocratique (PSD) né d’une scission, en 1996, au sein de l’Organisation de l’action démocratique et populaire (OADP), qu’il a brigué son deuxième mandat de député. Pour expliquer ce virage, il a été on ne peut plus pragmatique.
Va-et-vient électoral
A Fkih Bensalah, le MNP avait une chance de remporter deux sièges, mais pas sur une même liste. En cette année, les règles de jeu ont changé. Le Maroc adopte pour la première fois le scrutin proportionnel plurinominal, aussi appelé scrutin de liste. En gros, au lieu de présenter un candidat par circonscription, les partis présentent des listes de candidats à des circonscriptions de plus grande taille. Le candidat Moubdii a fait donc ce que d’autres ont fait pour contourner cette nouvelle réalité. Soit un va-et-vient MNP-PSD-MNP. Une semaine après les élections, il reprend donc sa casquette de MNP. A l’époque, le très répandu fléau de la transhumance des parlementaires n’était pas encore interdit par la loi.
En 2007, même tactique, mais cette fois il se présente en tant que candidat indépendant. Sa popularité installée, il se présente, avec ou sans parti derrière, et rafle son siège. Aux communales qui ont lieu en 2009, il a même réussi la prouesse de former, à lui seul, le conseil de la commune sans avoir besoin de s’allier à d’autres formations. Il a fait gagner 75% des sièges au MP.
C’est qu’avec le regroupement des trois partis de la mouvance populaire, le député parlementaire de Fkih Bensalah s’est retrouvé le plus naturellement dans le MP, dont il est devenu dirigeant. A un certain moment, il aurait même été tenté de prendre la tête. Mais cela a fini par lui passer. Notable, oui. Moubdii fait bien partie de cette catégorie de nos politiques, mais il s’en défend. Il faut dire que contrairement à de nombreux parmi ses collègues parlementaires, l’inamovible président du conseil municipal de Fkih Bensalah est, lui, instruit. Né juste avant l’indépendance, il a eu droit à un enseignement de qualité.
Ecole et collège dans sa bourgade, lycée technique à Marrakech, puis, … il reste flou sur cet intervalle de sa vie. Il soutient néanmoins s’être envolé vers la France, à Alès (au sud) plus précisément pour suivre un cycle d’ingénieur dans la très réputée École nationale supérieure des mines d’Alès, aussi connue sous le nom de IMT Mines Alès. Les mauvaises langues diront qu’à la période où Moubdii a décidé de la rejoindre, cette école avait décidé d’ouvrir ses portes aux techniciens qui n’ont pas eu leur bac pour postuler à un diplôme d’ingénieur.
Fraîchement diplômé, il rejoint le ministère de l’Énergie et des mines en 1981 en tant que chef de service chargé de l’électrification rurale. Il prend en charge le programme depuis le lancement de sa toute première phase (1982-1986) qui a porté sur l’électrification de 287 villages.
Expert en développement ?
D’année en année, comme le veut l’expression consacrée, il gravit les échelons, jusqu’en 1992, lorsqu’il quitte le ministère. Auparavant, il a profité de son passage au ministère pour faire un crochet à l’Université de Pittsburgh aux USA où il décroche, en 1989, un diplôme en gestion administrative et financière.
Ce bagage académique complété par une expérience terrain dans le cadre du PERG et pendant les cinq années où il a dirigé le CDER a été suffisant pour qu’il se prétende à un poste de conseiller auprès de l’Unesco en matière de développement durable. A la veille de la réforme constitutionnelle et donc des élections de 2011, Mohamed Moubdii était «le politicien le plus titré du Royaume».
Député, chef de groupe parlementaire, président de commune, membre du Conseil provincial et premier vice-président du Conseil de la région, il était représenté dans toutes les institutions électives, de l’échelon local au niveau national. Il a même été pendant dix ans président du club de football de sa ville, Ittihad Fkih Bensalah.
Les restrictions légales, venues plus tard, l’ont privé depuis de ce palmarès. On retiendra toutefois qu’au moment où le législateur avait dans l’idée d’instaurer une incompatibilité entre le poste de président de commune et de membre de gouvernement, il a été l’un des farouches opposants à ce projet. Certes, il a tout fait pour devenir ministre (il a été chargé, sous le gouvernement Benkirane, du département de la Fonction publique et de la réforme de l’administration), mais il n’était pas prêt à renoncer à son statut de président de commune.
C’est à ce titre qu’il s’est même fait une brève réputation internationale. En Italie plus précisément et pas de la manière la plus honorable. Il a été, en effet, cité dans une affaire de mœurs dans laquelle l’ancien président du conseil, le sulfureux Silvio Berlusconi, a été impliqué. Il s’agit, pour le président de la commune, d’une sombre affaire de falsification d’un extrait de naissance.
