Diplomatie
En Couv’. Afrique de l’Ouest, le Maroc au centre d’un nouvel ordre régional
Dans une région qui connaît de nombreux changements institutionnels, objet de convoitises des puissances mondiales, le Royaume se fait progressivement une place. En acteur d’intégration économique, partisan du principe gagnant-gagnant, le Royaume est au cœur d’un changement régional majeur.
Un nouvel ordre régional est en préparation dans cette zone qui englobe le Sahel et le flanc atlantique de l’Afrique. Une nouvelle réalité géopolitique dont les prémices pointaient déjà depuis quelque temps, mais dont les contours se précisent à grande vitesse, de jour en jour. Un nouveau bloc régional et interrégional au centre duquel se trouve le Royaume avec ses deux initiatives, l’Afrique atlantique et le corridor reliant le Sahel à l’Atlantique.
Les récents événements le montrent, le projet se met en place très rapidement. Et bien évidemment, dans cette nouvelle vision américaine, et ouest-européenne, pour la région, la question du Sahara est tranchée. Les pressions américaines sur l’Algérie, qui manifestement est en train de déléguer cette question à l’Afrique du Sud – et la visite de De Mistura en dit long– montrent à quel point les États-Unis s’impatientent pour régler ce conflit. Les changements voulus dans la région ne peuvent plus attendre. La preuve, le Sénégal annonce le report sine die des élections présidentielles qui devaient avoir lieu le 25 février. Le pays a connu, il y a près d’une année, des heurts en relation avec la préparation des élections. En plus d’être l’un des rares débouchés des pays du Sahel sur l’Atlantique, le Sénégal vient de faire son entrée dans le club des pays exportateurs du gaz. Cela dit, certains analystes évoquent déjà un coup d’État institutionnel, qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler le changement au pouvoir un peu plus tôt au Gabon, et auparavant, mais là il s’agit de putschs militaires avec un appui populaire, au Niger, Mali et Burkina Faso. Près d’une semaine avant l’annonce du président sénégalais, ce sont justement ces trois derniers pays, qui forment déjà depuis quelque temps l’Alliance des États du Sahel, qui ont annoncé, simultanément le 28 janvier, leur retrait de la Cedeao. Un acte aux retombées économiques et géopolitiques certaines.
Mais ce qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est que cette décision prise en même temps par les chefs d’État des trois pays s’inscrit dans un contexte géopolitique très particulier, pour ne pas dire agité. Un contexte dans lequel de grandes puissances mondiales se livrent une bataille d’influence au grand jour. Et c’est de la Russie et des États-Unis qu’il s’agit et qui s’affrontent sur un échiquier promis aux grands changements, notamment économiques avec la découverte du gaz au Sénégal et en Mauritanie et les richesses du sous-sol encore sous-exploitées du Mali et du Niger.
Sécurité et développement
Le déplacement spécial du secrétaire d’État américain était en Côte d’Ivoire au moment même où ce pays accueille l’une des Coupes d’Afrique des plus réussies, puis au Nigéria et en Angola (un pays avec lequel le Royaume a entamé un processus de rapprochement très avancé), après un passage, en premier lieu, au Cap Vert, en est sans doute l’une des manifestations de cette course à l’influence dans la région. Antony Blinken s’est rendu dans cette région justement pour évoquer avec les chefs d’État la lutte antiterroriste, la sécurité, le développement économique et accessoirement la démocratie, cela alors que la Russie fournit l’armement et promet une protection militaire. Seulement, au Mali, aujourd’hui, ce sont les drones turcs, pays membre de l’OTAN, qui font clairement la différence dans la lutte contre les groupes extrémistes armés.
Cela étant, pendant les deux dernières semaines, il y a également des événements qui ont été remarqués par les analystes. En effet, les ministres de l’Énergie du Nigéria et du Sénégal se sont rendus en visite à Rabat pour l’avancement du projet du Gazoduc Nigéria-Maroc. Peu après, c’est le ministre des Affaires étrangères mauritanien qui vient en déplacement au Maroc, mais, lui, pour affirmer la participation de son pays à l’initiative marocaine du corridor atlantique. Tous ces événements, de nature variée, ont eu lieu en moins de deux semaines. Ce n’est pas tout. Récemment, le Mali rompait définitivement ses relations diplomatiques avec l’Algérie, annonçant par la même occasion, le 25 janvier, son rejet définitif du processus d’Alger, initié en 2015. Il rejoint ainsi le Niger qui est également en rupture avec son voisin du Nord. L’Algérie pro-Russie, dont les manœuvres gazières au début de l’invasion russe de l’Ukraine ont plus qu’irrité les pays européens, se trouve désormais neutralisée et complètement isolée.
Entre tous ces faits et événements, il y a sans doute un fil conducteur. La recomposition d’un nouvel ordre régional est en marche avec comme credo la stabilité politique, la sécurité militaire et le développement économique, sous l’œil bienveillant des États-Unis et de leurs alliés européens. 
Au centre de ce processus de remodelage dans la région ouest-africaine et afro-atlantique, avec la mise en place d’un nouvel ordre régional, le Royaume se positionne à la fois en pivot et en dynamo.
En plus, depuis Marrakech, où Bonnie Jenkins, sous-secrétaire d’État américaine chargée du contrôle des armements et des affaires de sécurité internationale, coprésidait avec Redouane Houssaini, directeur des Nations unies et des organisations internationales au ministère des Affaires étrangères, la Conférence politique de l’Initiative de sécurité contre la prolifération (ISP) des armes de destruction massive (ADM), dédiée aux pays africains, une déclaration conjointe maroco-US, adoptée à l’unanimité le 2 février, mettait l’accent justement sur la coopération Sud-Sud, sous-régionale et régionale. Et hasard des circonstances, le BCIJ annonçait avoir démantelé, les 29 et 30 janvier, une cellule terroriste composée de quatre membres. Les prévenus recrutaient des jihadistes pour le compte des antennes de Daech s’activant au Sahel. Le Royaume a acquis un savoir-faire et une expertise mondialement reconnus en matière de lutte contre le terrorisme, au point de devenir un acteur clé dans le domaine. N’oublions pas que le Maroc abrite le siège du bureau de l’ONU pour la lutte contre le terrorisme. Et l’on ajoute à cela sa participation à la plupart des missions de maintien de la paix de l’ONU en Afrique, l’initiative de l’Afrique atlantique qu’il vient de relancer ainsi que son offre de créer un corridor régional pour ouvrir aux pays du Sahel l’accès à l’Atlantique, l’on comprend le rôle central du Royaume dans le devenir de toute la région de l’Afrique atlantique et les pays du Sahel.
La main visible de Washington
Bref, le décor, qui devient plus une réalité qu’une vue d’esprit, est planté. Mettre en parallèle les défis du terrorisme et du développement n’est pas anodin. De même, la stabilité dans la région est un préalable à son développement, le lien entre lutte contre le terrorisme et coopération économique est à prendre en compte dans la relation entre les pays qui la composent.
S’adressant à ses interlocuteurs, soit l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest francophone, dans son français parfait, un clin d’œil que d’aucuns n’auront pas manqué de noter, le chef de la diplomatie des États-Unis, Antony Blinken, a plaidé pour une «approche globale» pour contrer la montée des extrémistes et propose une assistance américaine élargie en matière de sécurité. «Nous mettons le paquet sur l’Afrique», a-t-il déclaré, reprenant les mots du président Joe Biden, tout en mettant l’emphase sur deux domaines de coopération, l’économie et la sécurité. Faut-il rappeler que Blinken arrive dans la région juste après une tournée du ministre des Affaires étrangères chinois. Faut-il préciser aussi que le secrétaire d’État ne mâchait pas ses mots lorsqu’il a affirmé qu’«au Mali, au Burkina Faso, quand ils font appel – et quand d’autres font appel – à des forces extérieures comme Wagner pour essayer de répondre aux problèmes de sécurité, qu’est-ce que nous voyons ? Nous voyons que les problèmes deviennent encore plus graves, plus difficiles. Les violences, l’extrémisme, le terrorisme vont en s’aggravant dans les États qui ont fait appel à Wagner».
Ce qui confirme d’ailleurs une lecture qui a été faite de l’offre marocaine de création d’un corridor atlantique au profit des pays du Sahel. C’est justement pour éviter que ces pays s’engagent, plus loin, avec la Russie.
Un scénario qui n’est pas non plus dans l’intérêt de leurs alliés européens. Il n’en reste pas moins que l’approche désormais adoptée rejoint les termes du discours royal du 6 novembre dernier. «Pour résoudre les difficultés et les problèmes auxquels se trouvent confrontés les États frères du Sahel, la solution ne peut être exclusivement sécuritaire ou militaire, mais elle doit se fonder sur une approche de coopération et de développement commun». Une réalité que la Chine a déjà comprise et que la Turquie, dans une certaine mesure, est en train de mettre à profit, au même titre que les nouveaux venus dans cette zone, et au-delà en Afrique, que sont l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Ces deux derniers pays, tout comme les États-Unis, jouent à fond la carte du Maroc comme acteur de consolidation du nouveau bloc géopolitique sahelo-ouest-africain.
