SUIVEZ-NOUS

Chronique

Du massacre de l’enseignement musical

Si le Maroc a pu éviter une « décennie noire » à l’algérienne en permettant l’accès de ses islamistes au pouvoir en 2011 il a néanmoins subi une «décennie sombre» au chapitre de l’enseignement des matières artistiques.

Publié le


Mis à jour le

 

La dernière promotion des enseignants de l’éducation musicale dans notre pays date de 2013 ! à la manière de Daech, toute honte bue et dès son avènement, le gouvernement Benkirane a choisi d’exécuter cette matière si essentielle à l’éducation esthétique, à la formation du goût et, par conséquent, au développement des capacités d’expression des jeunes générations.
Pourtant tout avait plutôt bien commencé pour l’enseignement de la musique et des arts plastiques au sein de l’école marocaine. Si les arts plastiques ont été depuis longtemps enseignés sous le label «dessin» ou à la faveur d’autres matières (géométrie, sciences naturelles, etc.), il n’en était pas de même pour la musique. Hormis les chants patriotiques, la musique était considérée autant par l’establishment que par les parents d’élèves comme une activité futile, aliénante et «religieusement» peu recommandable. Mais feu Hassan II, dans l’un des moments d’illumination dont il avait le secret, mit fin à cette aberration.
En effet, alors qu’il finissait d’assister, un soir de février de 1993, dans son palais de Fès, à une représentation de l’Orchestre de la Gendarmerie royale que dirigeait alors le maestro Ahmed Awatef, le Monarque s’adressa à celui-ci : «De mon temps, on enseignait la musique à l’école. Qu’en est-il aujourd’hui ?». Le maestro répondit: «La matière n’existe tout simplement pas, Sire». «Et pourquoi donc ?», interrogea Hassan II. «Parce que nous manquons de cadres dûment formés dans la discipline, Sire», répondit le Chef d’orchestre. Le défunt Roi se prit la tête entre les mains quelques secondes avant de décréter : «Eh bien, nous allons commencer à en former dès aujourd’hui !» Il demanda aussitôt à parler à Taïeb Chkili, alors ministre de l’éducation nationale, et lui enjoignit de prendre illico presto les dispositions nécessaires à cet effet.
Le lendemain, dès potron-minet, une commission du ministère se réunit avec le Pr Awatef et son staff et il fut décidé la création dans un premier temps d’une vingtaine de postes budgétaires dédiés à la formation de professeurs d’éducation musicale.

Huit ans plus tard, sous le gouvernement El Youssoufi, le ministre Abdellah Saaf porta le nombre de ces postes budgétaires à 100, puis, en 2002, à 200. Certes, le recrutement était particulièrement difficultueux du fait qu’une formation musicale minimale était exigée en même temps que le Bac. Mais bon an mal an, on arriva en près d’une décennie à former 576 professeurs d’éducation musicale. Puis le couperet «islamiste» tomba lors de la Loi de finances de 2012 : le bannissement pur et simple de la formation des enseignants de la matière, donc zéro poste budgétaire ! Un acte de type daechien tout à la fois incompréhensible et proprement scandaleux, notamment à l’aune de la nouvelle Constitution qui stipule dans son article 33 : «Il incombe aux pouvoirs publics de prendre toutes les mesures appropriées en vue de (…) faciliter l’accès des jeunes à la culture, à la science, à la technologie, à l’art, au sport et aux loisirs, tout en créant les conditions propices au plein déploiement de leur potentiel créatif et innovant dans tous ces domaines». Le pire est que cela fut accepté et validé par le ministre feu Mohamed El Ouafa qui était pourtant un familier de la sphère artistique, notamment théâtrale, depuis son enfance. Je peux même personnellement témoigner du fait qu’il avait pratiqué le théâtre amateur à nos côtés à Marrakech.
Les fonds alloués à la formation des enseignants de «l’éducation musicale» sont-ils allés densifier ceux que les deux gouvernements dirigés par le PJD octroieront à «l’éducation islamique» ou aux fameux «contractuels» si généreusement recrutés hors du Statut général des fonctionnaires et dont le pays ne sait que faire aujourd’hui ?
Comment a-t-on pu tolérer une telle exécution d’une discipline si cardinale quant à la formation des futurs citoyens au sens du beau, au goût et à la lutte contre la violence au sein de l’école marocaine ? Comment ne pas lier cette criminelle liquidation de la formation musicale à la violence qui sévit aujourd’hui parmi les adolescents, non seulement au sein de l’école, mais également dans les stades ou tout simplement dans la rue ? La typologie des délits et même de certains crimes ne démontre-t-elle pas aujourd’hui la prééminence de la tranche d’âge 10-18 ans ?
Khalid Badaoui, le virtuose du oud qu’on compare souvent à son maître feu Saïd Chraïbi, et par ailleurs inspecteur principal de l’enseignement musical chargé de la coordination au sein de la Région Marrakech-Safi, n’en revient pas : «Au lendemain de cette inconstitutionnelle et sauvage exécution, nous avions alerté l’opinion publique et associé à notre combat des ténors de la société civile et un nombre considérable d’artistes. Que de colloques et de rencontres organisées à travers le Maroc ! Mais nos protestations sont restées lettre morte».
A vrai dire, en dépit des discours royaux relatant l’impératif de la formation des citoyens aux valeurs du vivre-ensemble à travers l’art et la culture, et la part importante consacrée par le Nouveau modèle de développement (NMD) à cela, la classe politique semble se désintéresser de la question.
Comment dès lors oser aspirer à la construction d’un citoyen libre et responsable, élevé au sens du beau et biberonné au vivre-ensemble dans la paix et la sérénité ? N’est-il pas temps de réparer ce que la «décennie sombre» péjidiste a honteusement fomenté à l’encontre de la doctrine même de l’Etat-nation moderne et démocratique ? Le gouvernement actuel s’honorerait à reprendre la formation des enseignants de la discipline musicale et des arts plastiques au sein de notre école publique. Amen.