Pouvoirs
Donald Trump élu, une conjoncture inédite pour le Royaume
Nul doute que l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche va donner un élan crucial à la dynamique positive que connaît déjà la question du Sahara. Plus encore, la triple victoire des Républicains à la présidentielle et au Congrès boostera également la coopération militaire et économique entre les deux pays.
La victoire non seulement du président Donald Trump, mais de tout le parti ayant été éclatante et sans appel, tout le monde guette aujourd’hui le moindre signal sur la future équipe aux commandes à la Maison-Blanche.
La première certitude est déjà qu’avec la majorité à la fois au Sénat et à la Chambre des représentants, l’Administration Trump, qui prendra le pouvoir le 20 janvier, aura les coudées franches pour appliquer entièrement sa politique. Y compris la politique étrangère, un aspect de l’action de la nouvelle Administration qui nous intéresse particulièrement.
Or, à ce sujet, c’est le vice-président élu qui donne le ton. Décrivant la politique étrangère de son pays, J.D. Vance affirme : «Nous avons construit une politique étrangère qui consiste à harceler, à moraliser et à faire la leçon à des pays qui n’en veulent pas. (…). Je pense que nous devrions adopter une diplomatie de respect et une politique étrangère qui ne repose pas sur la moralisation».
En clair, pas d’immixtion dans les affaires internes des pays, mais une politique étrangère qui prend en considération «les intérêts nationaux» de ces États. Le futur numéro 2 de la Maison-Blanche prend exemple sur la Chine qui construit des routes et des ponts et accorde des aides au développement…
Bref, c’est (une) démarche qui rejoint parfaitement, mais dans une vision plus globale, les propos du ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, lors de son entrevue, il y a quelques jours à Sotchi, en marge du Forum russo-Afrique, avec le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov. Bourita a affirmé, en substance, que l’Afrique a besoin de véritables partenaires, qui l’accompagnent, mais sans interférer dans ses affaires.
Selon plusieurs analystes, les déclarations de Vance sur les questions de politique étrangère «pourraient bien être annonciatrices non seulement de ce que sera la diplomatie de Washington sur la période 2024-2028, mais aussi pour les années suivantes».
Autre signe de ce changement, la très probable confirmation, selon les médias, du sénateur Marco Rubio, aujourd’hui pressenti au poste de secrétaire d’État. Un homme politique que les Marocains connaissent très bien, non pas parce qu’il a demandé, en septembre 2022, depuis le Sénat, à imposer des sanctions contre l’Algérie, mais surtout pour avoir plaidé à maintes reprises pour un renforcement des relations entre les États-Unis et le Maroc, qu’il voit comme un pilier de stabilité et un allié fiable dans la région.
Le grand retour
La nomination, non encore officialisée, d’Elise Stefanik comme ambassadrice à l’ONU – l’ambassadeur US étant le rédacteur des résolutions du Conseil de Sécurité sur le Sahara – et surtout la reprise du service de Jared Kushner en tant que conseiller du président «pour apporter son expérience en vue du second mandat de Trump», sont de nature à conforter davantage la position du Maroc. Et l’on sait, à travers son livre «Breaking History : A White House Memoir», toute l’estime que ce dernier porte pour le Royaume.
Ce qui donne du crédit à la réaction de l’ancien ambassadeur US à Rabat, David T. Fischer, commentant la victoire de Donald Trump : «Je sais que l’avenir est désormais encore plus prometteur, nos deux pays (NDLR le Maroc et les États-Unis) renforçant à nouveau leurs liens, encourageant les échanges commerciaux et travaillant ensemble».
Pour les Marocains, le président élu est non seulement l’artisan du tournant qu’a connu la première cause nationale depuis la proclamation par décret présidentiel de la reconnaissance des États-Unis de la marocanité du Sahara, le 10 décembre 2020.
Il faut reconnaître que sous l’Administration démocrate, même si certains aspects de l’accord n’ont pas été concrétisés, notamment l’ouverture d’un consulat à Dakhla, le Maroc n’a pas bénéficié d’un soutien aussi franc et ferme, il n’en reste pas moins que ses intérêts n’ont pas, non plus, été mis en danger.
«Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, soutenu par une majorité absolue républicaine au Congrès, représente une conjoncture exceptionnelle pour le Maroc afin de solidifier la reconnaissance américaine du Sahara marocain», note cet analyste.
Il est même fort probable qu’après le changement de position par la France et l’Espagne, notamment, d’autres pays influents pourraient faire de même. Plus encore, relève-t-on, le président élu «pourrait faire de la reconnaissance du Sahara marocain un pilier de la politique étrangère américaine, inscrivant cette position dans les textes législatifs afin qu’elle devienne une orientation structurelle et durable, au-delà des aléas politiques», relève-t-on.
Cela dit, Donald Trump est aussi pour le Maroc un allié économique et militaire de premier plan, car il considère que le Royaume est un tremplin idéal pour un marché de 2,3 milliards de personnes, en Afrique et en Europe. Sa réélection signifie que les termes de l’accord tripartite, non activé durant les quatre années de l’Administration Biden, le seront sans doute dès son investiture.
Elle signifie également la concrétisation des deux accords signés en même temps que la déclaration tripartite, le 22 décembre 2020. Le premier accord, un MoU (mémorandum d’entente) entre le Maroc et la Société américaine de financement du développement international (United States International Development Finance Corporation-DFC), prévoit de fournir un soutien financier et technique à des projets d’investissement privés, d’un montant de 3 milliards de dollars au Maroc et dans les pays d’Afrique subsaharienne, en coordination avec des partenaires marocains.
Le deuxième accord est une lettre d’Intention entre le Royaume et les États-Unis représentés par «Prosper Africa» qui a pour objectif de faciliter l’accès aux investisseurs américains et coopérer ensemble avec l’Afrique. L’Administration Trump est connue pour encourager les investissements bilatéraux directs. Cette politique pourrait se traduire par une augmentation significative des capitaux américains dans des secteurs stratégiques.
Dimension géopolitique
Le seul point qui pourrait susciter une certaine appréhension pour l’économie marocaine, c’est une éventuelle remise en cause de l’Inflation Reduction Act (loi américaine sur la réduction de l’inflation) qui vise à promouvoir la production américaine et à limiter les importations de produits chinois et pourrait affecter la stratégie d’exportation du Maroc vers les États-Unis.
C’est l’une des raisons souvent invoquées pour justifier les récents investissements chinois au Maroc, notamment dans le domaine des batteries électriques. N’empêche, face à cette probabilité, le Maroc pourrait bien anticiper ces défis et adapter ses stratégies pour préserver ses intérêts économiques.
De toutes les manières, en termes de géopolitique, tout le monde s’accorde à dire que le président élu valorise les alliances avec des nations stables dans des régions stratégiques. Le Maroc est ainsi bien parti pour renforcer son rôle de leader régional.
Il a su mettre en place les mécanismes et les instruments nécessaires pour son nouveau rôle : l’Alliance Afrique Atlantique qui regroupe 23 pays africains et le corridor énergétique Afric Atlantic Gas Pipeline (anciennement Gazoduc Nigéria-Maroc) et le corridor commercial Sahel-Atlantique.
Le Royaume pourra ainsi jouer un rôle d’intermédiaire entre les États-Unis et les pays africains, renforçant sa position comme passerelle incontournable en Afrique.
La victoire de Donald Trump aux élections, qui coïncide avec la célébration du 49e anniversaire de la Marche Verte, ouvre la voie, tout le monde en convient, à une coopération plus renforcée dans le domaine militaire.
D’ailleurs, au terme de la réunion, le 7 octobre dernier, entre le ministre délégué chargé de l’Administration de la défense nationale, Abdellatif Loudyi, et une délégation de sénateurs américains, les deux parties ont manifesté la volonté commune d’explorer et renforcer de nouvelles opportunités de coopération, notamment la cyberdéfense, le spatial et l’industrie de défense. Justement, le Maroc vient de mettre en place les bases de son industrie de défense et a signé un certain nombre de contrats avec plusieurs pays et des entreprises, y compris américaines.
Nul doute que l’avènement de Donald Trump à la Maison-Blanche est d’autant favorable à cet élan que les républicains contrôlent aussi bien le Sénat que la Chambre des représentants. Et en l’absence des empêcheurs de tourner en rond de l’acabit John Bolton et Jim Inhof, lors du premier mandat, rien ne devrait plus entraver, ni même retarder, l’exécution des contrats d’armement signés avec le Maroc.
Ce qui fait dire à certains analystes que «le retour de Trump signifie aussi pour le Maroc une coopération renforcée en matière de défense et de technologie». En parallèle, sous Trump et avec l’implication de la France, le Maroc pourrait même évoluer pour devenir un pivot sécuritaire en Afrique du Nord.
En somme, comme l’a souligné le Souverain dans le message qu’il a adressé au président élu, «les valeurs que nous avons en partage et nos intérêts communs dans un large éventail de secteurs nous ont permis d’œuvrer constamment ensemble pour l’édification d’un avenir meilleur pour nos peuples, faisant de nos relations une force motrice au service de la paix, de la sécurité et de la prospérité au Moyen-Orient, en Afrique et au-delà».
Ce qui ne changera pas
Le président américain, qui prendra ses fonctions en janvier 2025, va certainement changer les patrons des services de renseignement et de sécurité du pays.
Il nommera sans doute un nouveau directeur de la CIA, un nouveau conseiller à la sécurité nationale, et peut-être un nouveau directeur du FBI en remplacement de Christopher Wray, qu’il avait lui-même nommé en 2017 et qui est toujours en poste. Il nommera également son nouveau secrétaire à la Défense pour remplacer Lloyd Austin.
Cependant, toutes ces nominations à des postes clés de la défense, du renseignement et de la sécurité ne risquent aucunement d’affecter directement les relations des États-Unis avec le Maroc. En effet, les étroites relations militaires, de sécurité, de renseignement et de lutte antiterroriste… que Washington a forgées avec Rabat, reposent sur un soubassement d’intérêts partagés, d’accords bilatéraux et de plans conjoints élaborés par des agences américaines spécialisées et leurs homologues au Maroc.
Les exercices militaires annuels, à leur tête «African Lion», entre les États-Unis et le Maroc, et l’étroite collaboration, notamment en matière de lutte antiterroriste et contre le crime organisé, la CIA et le FBI avec les services de sécurité marocaine ne seront nullement concernés par ce changement.
Dans ces domaines, il y aura une continuité ou du moins une intention de continuité. Il faut d’ailleurs rappeler que juste avant la décision de Donald Trump de reconnaître la souveraineté du Maroc sur le Sahara, le Royaume avait signé, en octobre 2020, à l’occasion d’une visite à Rabat de l’ancien secrétaire américain à la Défense, Mark Esper, un accord bilatéral sur une coopération militaire sur la période 2020-2030.
Cette «Feuille de route pour la coopération en matière de défense 2020-2030 entre le Royaume du Maroc et les États-Unis d’Amérique» est axée sur la consolidation des objectifs de sécurité communs, notamment l’amélioration du degré de préparation militaire, le renforcement des compétences et le développement de l’interopérabilité des forces des deux pays.

