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Diplomatie

Christophe Lecourtier : «La transition énergétique sera « l’épine dorsale » du partenariat entre la France et le Maroc»

L’ambassadeur de France au Maroc depuis décembre 2022 revient sur la nouvelle dynamique bilatérale économique qui caractérise aujourd’hui les relations entre la France et le Maroc. Il peut s’appuyer, dans ce secteur, sur l’équipe du Service économique Régional de l’ambassade, dirigée par Vincent Toussaint depuis septembre 2023. Partenariat industriel, infrastructures, mobilité, LGV, investissements réciproques, les opportunités en Afrique, le nucléaire civil, la Coupe du monde 2030… Entretien.

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La vie éco. Les relations économiques entre le Maroc et la France sont en passe de connaître une nouvelle dynamique. Comment voyez-vous depuis votre poste d’ambassadeur cette nouvelle étape ?

Christophe Lecourtier. J’ai pu mesurer, depuis ma prise de fonction en décembre 2022, combien la relation économique entre la France et le Maroc était particulière. Par sa densité, mais aussi par les réalisations qui ont été menées ensemble et qui en font un modèle «gagnant-gagnant». Plus de 14 milliards d’euros d’échanges commerciaux ont été atteints en 2023, soit un doublement en moins de 10 ans. C’est un record et montre une dynamique très forte. Mais ce qui me frappe surtout, c’est que ce sont des échanges équilibrés et même un solde positif pour le Maroc. C’est le signe de son industrialisation, mais aussi de l’ouverture de la France aux produits «made in Morocco». Ensuite, c’est des investissements croisés très importants, caractérisés aussi par une forme de réciprocité. Par son stock d’investissements, la France est le 1er investisseur au Maroc, mais le Maroc est également le premier investisseur africain en France. Dernier exemple en date, le laboratoire pharmaceutique marocain Laprophan vient d’annoncer une implantation en France à l’occasion du Sommet Choose France du 13 mai. Et je ne veux pas oublier les écosystèmes industriels bâtis ensemble, dans l’aéronautique, l’automobile, et plus récemment le ferroviaire. Cependant, les deux pays ont profondément changé. Ils font face à de nouveaux défis communs (souveraineté industrielle, transition énergétique et décarbonation, capital humain, santé, transition numérique et intelligence artificielle). Une nouvelle étape s’impose donc d’elle-même, à un moment charnière de notre relation économique.

Récemment, l’on a évoqué un nouveau palier de coopération économique. Pouvez-vous nous en donner plus de détails, vous qui êtes au premier plan dans les contacts avec les entreprises ?

Je constate un nouveau palier, pour reprendre votre image. Nous souhaitons partir des réalisations menées à ce jour, tout en allant au-delà et avec une approche plus partenariale : cela signifie partir d’abord de la vision qu’a le Maroc de son développement économique. C’est celle d’un hub naturel entre l’Afrique et l’Europe, celle d’un acteur-pivot de l’arc atlantique, d’une puissance industrielle faisant partie du même espace géoéconomique que l’Europe, d’un gisement d’énergie verte qui en fera demain une puissance énergétique, décarbonée et compétitive. Enfin, le Maroc va organiser dans la décennie qui vient des événements sportifs majeurs, en premier lieu la Coupe du monde de football 2030. Ce sera un accélérateur de développement et la France souhaite accompagner ce mouvement, là où il y a des complémentarités entre nos tissus économiques. C’est dans cet esprit que nous allons, d’une part, mobiliser les entreprises françaises pour investir dans ces nouveaux champs de coopération, d’autre part, mobiliser nos financements, notamment ceux du Trésor français dont j’ai la charge, vers ces priorités de demain. Un nouveau palier et de nouveaux acteurs également. Nous devons impliquer davantage des PME françaises, dans le cadre de partenariats avec des entreprises marocaines, car la «relève» de notre partenariat, ce sont nos PME, nos entrepreneurs, nos start-up. Nous travaillons à des outils spécifiques pour soutenir ces rapprochements, notamment avec Bpifrance et les opérateurs marocains. Le partenariat que vient de signer notre banque publique avec InnovX (groupe OCP) est à cet égard précurseur : il permettra d’accompagner des PME au Maroc et en France et stimulera les échanges.

Vous étiez au récent Forum d’affaires Maroc-France à Rabat. Un nouveau terme a été mentionné, la co-production, notamment dans le domaine industriel. En quoi cela consiste-t-il ?

La notion de co-production a été employée car elle correspond tout simplement à une réalité économique aujourd’hui entre la France et le Maroc, celle de tissus économiques interdépendants et mutuellement bénéfiques en termes de compétitivité. C’est véritablement la «marque de fabrique» de notre partenariat économique durant ce premier quart de siècle. On la retrouve notamment dans l’aéronautique, mais pas uniquement. Le Maroc a pu bénéficier de transferts de technologie, d’une industrialisation avancée, de pair avec une qualification de la main-d’œuvre. La co-production avec le Maroc s’est traduite aussi par des innovations intéressantes pour l’Europe, par exemple dans la manière de construire des offres de formation professionnelle dans le cadre de partenariats publics-privés, à l’instar de l’IMA dans l’aéronautique. Ces écosystèmes permettent enfin une mobilité circulaire des talents, dans le cadre de chaînes de valeur intégrées entre nos deux pays. Ces success-stories placent nos deux économies en bonne position, à un moment où la relation bilatérale s’inscrit dans des dimensions européenne et africaine. Co-produire c’est être plus compétitifs ensemble, vers des marchés plus vastes.

L’industrie automobile est sans doute l’exemple parlant de la réussite de la coopération entre les deux pays. Aujourd’hui, alors que le Royaume entend se lancer dans d’autres secteurs, dans quelle mesure la France pourrait-elle l’accompagner ?

Comme l’a souligné le ministre de l’Économie Bruno Le Maire lors de sa visite à Rabat fin avril, la transition énergétique sera probablement «l’épine dorsale» du partenariat économique renouvelé entre la France et le Maroc. Les entreprises françaises sont aujourd’hui clairement positionnées sur ces nouveaux enjeux, y compris la batterie électrique qui, comme cela a été annoncé, a donné lieu à la conclusion d’un accord entre le constructeur Renault et le groupe marocain Managem. Mais plutôt que de citer des projets, je voudrais souligner l’importance de la méthode. Dans tous ces nouveaux champs de coopération, nous souhaitons privilégier une approche équilibrée : partenariats industriels mais aussi partenariats financiers, recherche & développement, innovation et formation du capital humain. C’est ce qui a réussi dans d’autres domaines ces vingt dernières années et c’est, encore une fois, la «marque de fabrique» des partenariats économiques France-Maroc. Je peux citer à titre d’illustration l’hydrogène et la décarbonation : il y a bien sûr les discussions entre les industriels qui progressent, mais aussi le partenariat en matière de recherche appliquée, via un soutien de l’État français à la coopération entre IRESEN et SATT Paris Saclay, l’AFD travaille sur un soutien aux projets de décarbonation de l’OCP, l’OCP et Bpifrance coopèrent sur l’accompagnement des PME.

Le Royaume va coorganiser, avec l’Espagne et le Portugal, le Mondial de 2030, ce qui suppose un important effort de mise en place ou de renforcement des infrastructures. C’est un marché pour les entreprises privées, y compris françaises. À votre avis, sont-elles intéressées ?

Le Maroc se prépare à accueillir la Coupe du monde de football 2030. C’est un défi majeur au-delà de son aspect sportif, car il peut être un accélérateur de développement économique et d’aménagement urbain. La France a organisé la Coupe du monde de rugby en 2023 et elle accueillera cet été les Jeux olympiques et paralympiques. L’offre française s’est illustrée en particulier dans la réalisation des ouvrages olympiques, livrés en respectant les contraintes financières et de temps, ainsi que les standards les plus élevés en matière de droit du travail et d’environnement. Enfin, nos deux pays avaient coopéré avec le Qatar pour l’organisation récente du Mondial 2022. Il est donc opportun que nos deux pays collaborent de manière fructueuse en vue du Mondial 2030, compte tenu de leurs expériences. Les ministres économiques français venus récemment au Maroc, Bruno Le Maire comme Franck Riester, ont eu des échanges nourris avec leurs homologues sur la méthode, en particulier avec le ministre Fouzi Lekjaa. Le «fédérateur» de la Ville Durable auprès du ministre des Affaires étrangères s’est également rendu à Casablanca fin avril avec une importante délégation d’entreprises françaises, reçue entre autres par le wali. Les acteurs sont prêts, le cap est fixé et nous souhaitons passer à la vitesse supérieure. Les prochains mois seront consacrés à mobiliser les entreprises, y compris les PME, que ce soit sur les mobilités, les infrastructures, mais aussi l’événementiel, l’hospitalité, sans oublier le numérique et la couverture satellitaire de l’événement. Nous voulons mobiliser tous ces acteurs et leurs partenaires marocains à l’occasion d’un atelier à l’automne, lorsque nous aurons le retour d’expérience de nos JO. Six millions de visiteurs sont attendus par le Royaume, mais n’oublions pas qu’il y aura aussi 2 milliards de téléspectateurs. C’est un événement à dimension planétaire et je ne doute pas qu’une fois encore le Maroc sera au rendez-vous.

Toujours dans les infrastructures, le transport cette fois et plus particulièrement ferroviaire, le Maroc compte lancer un écosystème industriel dédié. Estimez-vous que les entreprises françaises du secteur ont assez d’atouts pour remporter ce marché ?

Le Maroc a fait son entrée dans le monde de la grande vitesse ferroviaire avec la LGV Tanger-Kénitra, Al Boraq. Cette ligne est un succès incontestable et incontesté. Elle est la première d’Afrique, ne l’oublions pas. Sa construction, son exploitation, ses performances techniques et commerciales sont un modèle pour le continent et plus largement pour les pays émergents. Ce projet emblématique de la modernisation du Royaume a bénéficié d’un soutien financier français sans précédent et tout le savoir-faire de la filière ferroviaire française a été déployé. Tout un écosystème du rail a émergé autour de l’Institut de formation ferroviaire (IFF), co-entreprise entre l’ONCF et la SNCF, et autour de la base industrielle d’Alstom au Maroc. L’IFF de Rabat, lancé en 2015, permet de co-produire des formations et d’accueillir, ici au Maroc, des stagiaires de pays tiers. Plus de 40.000 femmes et hommes ont été formés aux métiers du rail par l’IFF, qui projette son savoir-faire à l’international. Par capillarité avec la LGV, Rabat et Casablanca disposent aujourd’hui de réseaux de tramways efficaces et performants. Des projets sont également à l’œuvre pour accroître l’intermodalité trams/bus, à l’instar du projet-pilote soutenu par la France à Rabat et porté par Rabat Région Mobilité et Transitec, un bureau d’études spécialisé dans les problématiques de mobilité. Demain, ce sera le RER, mais d’autres formes de «mobilité douce» viendront probablement compléter à l’avenir ces réseaux, avec le coup d’accélérateur attendu du Mondial 2030. La France est naturellement prête à passer à la vitesse supérieure, en particulier pour accompagner le déploiement de la LGV jusqu’à Marrakech, puis Agadir.

Monsieur l’ambassadeur, le Royaume est également intéressé par le nucléaire civil, notamment pour le dessalement de l’eau de mer. Pourrait-ce être un autre domaine de coopération entre les deux pays ?

Comme l’a rappelé à Rabat avec force notre ministre de l’économie, Bruno Le Maire, les «économies gagnantes» du 21siècle seront celles qui auront investi dans leur indépendance énergétique. Forte de sa filière nucléaire lancée dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France a pu mesurer combien l’atome participait de cette indépendance, en assurant une source d’énergie fiable et compétitive à son économie. Cette filière est en pleine relance aujourd’hui, avec la construction de six nouveaux EPR (NDLR. Evolutionary Power Reactor, un réacteur de génération III+, selon la classification internationale). Compte tenu des ambitions énergétiques du Royaume, le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, a proposé aux autorités marocaines de coopérer dans le domaine du nucléaire civil, au plan industriel et technologique, en fonction des choix qui seront faits sous la conduite de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Le Royaume du Maroc et la France entretiennent une coopération de longue date dans le secteur nucléaire. Les deux pays ont signé en 2010 un accord de coopération pour le développement des utilisations pacifiques du nucléaire. Par ailleurs, dans les années 2000, les acteurs publics du secteur nucléaire marocain ont noué des coopérations avec des entreprises françaises, comme Areva et Orano. Des ingénieurs marocains ont réalisé des parcours brillants dans la filière nucléaire française. Encore plus que l’aéronautique, la filière du nucléaire est un catalyseur de transfert de technologie, de développement scientifique et industriel. Plus qu’aucun autre, ce domaine exige des partenariats solides et de long terme. Mais le mix énergétique est, je le répète, un choix souverain qui appartient aux seules autorités marocaines.

Le Maroc est assez implanté en Afrique, en Afrique de l’Ouest notamment, à travers certains secteurs économiques. Pourrait-on envisager un partenariat entre les deux pays pour justement une plus forte implantation dans le continent ?

Sous l’égide de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le Maroc a adopté une stratégie extérieure résolument africaine. Le Maroc a fait preuve d’une politique constante pour encourager ses grands opérateurs économiques à se projeter en Afrique et rejoindre des initiatives structurantes pour le continent. Près de 60% des investissements marocains à l’étranger sont à destination des pays africains. C’est une grande force,* qui place le pays en position de récolter les fruits du développement et de l’intégration commerciale de ce continent, notamment avec la Zlecaf. Tous les champions marocains ou presque se projettent sur ce marché naturel, à commencer par son espace francophone. Je l’avais d’ailleurs mesuré lorsque je servais au Sénégal il y a quelques années. Cette dynamique très forte, la France doit l’intégrer dans la manière d’aborder son nouveau partenariat économique avec le Maroc. Comme dans d’autres domaines, la projection commune de nos économies vers l’Afrique doit partir des réalités marocaines d’aujourd’hui. Parmi les champs prioritaires de ce partenariat, j’en citerai quatre : les grands projets d’infrastructures énergétiques, notamment sur la façade atlantique du continent africain ; les infrastructures portuaires et logistiques ; la sécurité alimentaire dont l’OCP est devenu un acteur incontournable ; enfin les villes durables. Engagé dans une transformation de ses espaces urbains, qui va encore s’accélérer, le Maroc sera, j’en ai la conviction profonde, un «laboratoire de villes durables» sur le continent africain. Des entreprises françaises reconnues pour leur expertise peuvent s’associer à des partenaires marocains qui ont l’expérience, la compétence et la vision de ce qu’il faut pour le pays, pour co-produire ensemble des solutions pour l’Afrique.