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De Moscou au Sahel : Le retour en force de l’État islamique ?

L’attaque terroriste qui a visé la capitale russe a remis Daech au centre du jeu. À travers l’EI-K, sa branche en Asie centrale ou ses groupes de combattants affiliés au Sahel, la menace terroriste n’a jamais été aussi prégnante. Et si le Sahel s’embrase, les remous risquent rapidement d’atteindre le Maghreb, voire le Maroc.

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En avril 2019, quelques mois avant d’être tué lors d’un raid des forces spéciales américaines, le chef de l’État islamique (EI), Abou Bakr al-Baghdadi, a exprimé dans son dernier message vidéo diffusé publiquement ses dernières volontés: reconnaissant à demi-mot l’échec de Daech en tant qu’organisation terroriste contrôlant son propre territoire, il a appelé les sections régionales de l’EI, ainsi que les groupes de combattants terroristes affiliés à son organisation à «mener des opérations de vengeance» à travers le monde. Alors que le dernier bastion de l’EI venait de tomber en Syrie, il a fixé un nouvel objectif: «Notre bataille aujourd’hui est une bataille d’usure et d’étirement de l’ennemi».

Quand on observe la stratégie adoptée actuellement par les différentes organisations ayant prêté allégeance à Daech, il semble que la vision prônée par Abou Bakr al-Baghdadi lui a survécu. L’EI a certes été vaincu et chassé des territoires qu’il occupait en Irak et en Syrie, mais cette organisation, devenue tentaculaire et décentralisée, a gardé toute sa capacité de contrôler d’autres territoires, principalement au Sahel, et de mener des attaques terroristes redoutables dans d’autres contrées. Ainsi, l’attaque sanglante de Moscou du 22 mars 2024 s’inscrit dans le prolongement de cette nouvelle stratégie qui consiste à s’appuyer sur des «filiales» de l’EI, notamment le groupe terroriste État islamique au Khorassan (EI-K) qui a revendiqué cette tuerie qui a visé la salle de concert du Crocus City Hall.

Avec ce retour sur le devant de la scène internationale de l’EI, longtemps limité à des attaques terroristes au Moyen-Orient et en Afrique subsaharienne, se pose la question des capacités réelles de cette organisation terroriste, considérée comme la plus meurtrière et menaçante dans le monde. Se pose aussi la question de savoir comment la Russie et les services de renseignement des grandes puissances ont pu sous-estimer la force de frappe de Daech en territoire européen. Et maintenant que l’EI a fait la démonstration de ses capacités d’exécution d’attentats terroristes de grande envergure, à quoi devons-nous nous attendre désormais, alors que la communauté internationale a longtemps ignoré les messages d’alerte envoyés par les pays du Sahel durement touchés par la déferlante d’attaques terroristes sur leur territoire ?

Attaque de Moscou : Qui est le commanditaire ?
Le bilan de l’attentat du Crocus City Hall perpétré par quatre assaillants lourdement armés a atteint 143 morts, selon le dernier bilan communiqué par les autorités russes. Mais, les 80 blessés, dont plusieurs dans un état grave, toujours hospitalisés, font craindre un bilan encore plus lourd. À ce stade, l’attaque est déjà la pire revendiquée par le groupe État islamique sur le sol européen, mais aussi l’attentat le plus meurtrier en Russie depuis une vingtaine d’années. Durant leur fuite, les assaillants ont été arrêtés, ainsi que plusieurs suspects accusés de les avoir aidés. Le Kremlin, qui a tout de suite pointé du doigt la responsabilité de l’Ukraine derrière cet attentat, a depuis admis de la bouche de Vladimir Poutine, trois jours après les faits et la revendication de l’EI, que les assaillants présumés étaient des «islamistes radicaux». Si la question de la responsabilité de l’attentat n’est pas encore définitivement tranchée, entre la Russie qui continue de voir la main de Kiev derrière cette attaque et les pays occidentaux qui affirment que Poutine tente d’induire en erreur l’opinion publique russe en refusant d’admettre la défaillance de ses services de renseignement, l’identité des quatre membres du commando ne souffre aucune contestation. Il s’agit de quatre djihadistes du Tadjikistan, pays situé en Asie centrale, dont l’attaque a été revendiquée par la branche de l’État islamique au Khorassan. Cette région est présentée, depuis plus de vingt ans, comme une poudrière géopolitique potentiellement explosive.

Le Tadjikistan, pays enclavé de 10 millions d’habitants entouré par l’Ouzbékistan, l’Afghanistan et la Chine, est le plus pauvre des anciennes républiques soviétiques. Par ailleurs, on estime qu’il y a plus de trois millions de Tadjiks vivant en Russie, soit environ un tiers de la population tadjike globale. La plupart d’entre eux ont le statut précaire de «travailleurs invités», occupant des emplois mal rémunérés dans la construction ou les services de nettoyage.
La section de l’EI au Khorassan est très bien implantée en Asie centrale et le Tadjikistan est un pays identifié depuis plusieurs années comme un terrain de recrutement fertile pour les djihadistes. Depuis ses bases arrière disséminées dans différents territoires en Asie centrale, l’EI au Khorassan a mené plusieurs attaques terroristes visant aussi bien les talibans afghans que le régime iranien. L’attentat du 3 janvier 2024 à Kerman en Iran qui a causé la mort de 84 personnes, revendiqué par cette organisation, aurait dû alerter les pays de la région sur la menace croissante de cette branche de l’EI.

La Russie, nouvelle cible de Daech ?
Si l’attribution de la responsabilité de l’attentat de Moscou à l’État islamique a pu étonner certains observateurs plutôt habitués à voir les États-Unis et ses alliés européens constituer la principale cible de Daech, il faut souligner que la Russie de Poutine est depuis quelques années un ennemi déclaré de l’EI-K. Le terrorisme en général et celui de l’EI en particulier visent aussi bien les démocraties libérales que les régimes autoritaires. En outre, la Russie est devenue une cible privilégiée pour Daech depuis son alliance militaire avec le gouvernement de Bachar Al Assad en Syrie dans le cadre d’opérations contre les groupes affiliés à l’État islamique. D’autant qu’il est plus facile pour l’EI-K de pénétrer sur le territoire russe, compte tenu de la proximité géographique du pays avec de grands centres de recrutement de djihadistes, comme le Tadjikistan.

Durant ces dernières années, on a assisté à une baisse d’attaques terroristes majeures perpétrées par des groupes affiliés à Daech. Ce qui a amené à conclure que la menace liée à cette organisation, qui avait concentré toute l’attention des services de renseignement de plusieurs pays, commençait à s’estomper. Par conséquent, les ressources humaines de ces services, ainsi que leurs moyens électroniques (satellites, drones de surveillance, stations d’écoutes) ont été orientés vers d’autres crises et conflits : conflit en Ukraine, guerre à Gaza et tensions autour de Taiwan. Mais l’attaque de Moscou révèle également une autre vulnérabilité : lorsqu’un pays est occupé par un conflit armé, il peut potentiellement compromettre l’efficacité de ses services antiterroristes, détournés pour d’autres missions.

Daech en quête de nouveaux territoires
Revigoré par ses attaques en Russie et en Iran, le groupe État islamique a appelé ses loups solitaires à commettre des massacres contre les chrétiens et les juifs pendant le mois de Ramadan en Occident, citant les États-Unis, Israël et l’Europe, par le biais de son porte-parole, Abou Hudhayfa al Ansari. Dans ce contexte, la France et l’Allemagne, qui vont accueillir cet été respectivement les JO 2024 et la Coupe d’Europe de football, ont élevé leur niveau d’alerte et craignent d’être la cible d’attaques terroristes durant ces événements sportifs qu’ils vont organiser dans quelques mois.

Le terrorisme djihadiste pose aujourd’hui de nouveaux défis : défait militairement au Moyen-Orient et jugulé en Europe et aux États-Unis, il s’est reporté vers des zones comme le Sahel, l’Afrique centrale ou encore l’Asie centrale, où les États sont autoritaires, mais souvent faibles et désorganisés sur le plan sécuritaire. Les récents événements géopolitiques en Ukraine et au Moyen-Orient ont souvent occulté un autre foyer de conflit majeur : le Sahel.

Pourtant, cette région semble être le théâtre imminent d’une catastrophe géopolitique et sécuritaire de grande ampleur.
La propagation incessante du terrorisme djihadiste constitue une menace croissante dans la région, en particulier dans trois États où des juntes militaires ont pris le pouvoir depuis deux ans. Au Niger, plus de 200 personnes ont été tuées dans des attaques terroristes depuis l’arrivée au pouvoir des militaires à la fin du mois de juillet 2023.

Au Burkina Faso, plus de 4.000 personnes ont perdu la vie depuis le putsch de septembre 2021, tandis qu’au Mali le bilan s’élève à 5.000 morts causés par les groupes terroristes depuis mai 2021.

Des menaces sur la sécurité du Sahel et du Maghreb
Au cours des dix dernières années, des dizaines de milliers de personnes ont perdu la vie dans ces trois pays, et des centaines de milliers sont contraintes de fuir leurs foyers. Malheureusement, la situation ne cesse de se détériorer. Ce qui est d’autant plus préoccupant, c’est que ni l’ONU avec sa force de la Minusma, ni les Européens, ni la France, ancienne puissance coloniale dans la région, ne disposent désormais d’une présence militaire sur le terrain, après la demande du retrait de leurs forces militaires de la part des gouvernements de transition du Mali, du Burkina Faso et du Niger.

Depuis des années, les trafics de drogue, d’armes et d’êtres humains ne cessent de croître dans la région du Sahel. Aujourd’hui, de nouvelles menaces portant atteinte à la sécurité et à la stabilité de ces pays s’ajoutent aux conflits déjà existants, s’en nourrissant insidieusement : des transitions politiques périlleuses, des tentatives d’ingérence étrangères et la sanctuarisation de vastes étendues de territoires par des groupes djihadistes dans tous les pays de la région. Comme cela a été observé en Irak, en Syrie ou en Afghanistan, l’émergence de bastions djihadistes pourrait se produire sans rencontrer de résistance forte des forces armées régulières, entraînant la région dans un chaos encore plus grave. Le djihadisme s’étend également vers le sud, au Nigéria et au Cameroun.

Bien que la menace djihadiste reste préoccupante, il est également important de souligner que des millions de personnes pourraient être contraintes de fuir la région, cherchant refuge en Afrique du Nord ou en Europe. Le Maroc risque alors de devenir une zone de transit ou une destination finale pour un grand nombre de migrants fuyant les violences et l’insécurité grandissantes.