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Abderrahim Habib : «Il existe une complémentarité d’action entre tous les départements sécuritaires»

Nouvelles routes de la drogue, moyens déployés pour lutter contre le trafic, coopération avec les services de sécurité au Maroc et à l’étranger…Éclairage du chef de la Division de lutte contre la criminalité transnationale à la DGSN.

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Au sein de la Direction centrale de la police judiciaire, il est Monsieur lutte contre la criminalité transnationale. Sur son bureau atterrissent forcément toutes les affaires, petites comme grandes. Car certaines peuvent receler des ramifications avec des réseaux criminels installés au Maroc ou dans d’autres pays et peuvent même être l’élément déclencheur de démantèlement de tout un cartel. Ce commissaire divisionnaire a bien voulu nous ouvrir les portes de ce temple bien gardé du siège de la DGSN, ainsi que les dossiers des dernières saisies.

La police marocaine a saisi le 19 octobre dernier une cargaison de 1.370 kg de cocaïne. La particularité cette fois-ci est qu’elle provenait d’Amérique via l’Espagne, alors que la route classique est que la cocaïne transite par l’Afrique de l’Ouest pour arriver en Europe. Est-ce une nouvelle tendance ?
Effectivement, pour cette affaire, la cargaison de drogue qui provenait de l’Équateur a transité par l’Espagne avant de rentrer au Maroc. Mais ceci ne constitue pas une nouvelle tendance pour nous. Cette affaire traitée par la police judiciaire de Casablanca (voir ci-contre), en provenance d’Espagne, n’est pas un cas isolé. Nous avons déjà enregistré une dizaine d’affaires de trafic de cocaïne en provenance d’Europe via l’Espagne. Il faut savoir que la cocaïne est produite dans la région andine, puis transportée dans des conteneurs ou bateaux pour être exportée à travers le monde.

Durant des années, la cocaïne entrait par les ports d’Afrique de l’Ouest, puis transitait par le Maroc ou d’autres pays de l’Afrique du Nord pour arriver en Europe. Actuellement, nous sommes conscients de l’ampleur prise par le trafic de cocaïne au niveau mondial et de l’intérêt des cartels sud-américains qui convoitent le Maroc pour en faire une zone de transit, de stockage, mais aussi de conditionnement et de consommation. Au niveau de la DGSN, on se base sur les données factuelles des saisies, et on a constaté une nette régression des saisies en provenance de l’Afrique de l’Ouest. Les données recueillies par nos services nous permettent de faire des analyses opérationnelles et stratégiques afin d’anticiper les nouvelles tendances du trafic. Par exemple, l’année précédente, nous avons démantelé une bande criminelle composée de ressortissants subsahariens qui ont essayé de s’implanter au Maroc pour réceptionner la cocaïne, écouler une partie localement puis expédier l’autre vers d’autres pays.

Qu’en est-il pour les autres types de drogues ?
Le constat fait pour le trafic de cocaïne est valable pour d’autres drogues, comme l’ecstasy ou les comprimés psychotropes. Auparavant, les psychotropes arrivaient essentiellement d’Algérie, mais dernièrement nous avons constaté de nouvelles tendances, car ces substances psychotropes proviennent surtout d’Espagne. Les comprimés psychotropes qui arrivent au Maroc souvent par Bab Sebta ou le port de Tanger Med sont des produits détournés des laboratoires pharmaceutiques en Espagne. Il s’agit principalement de comprimés de Rivotril 2 mg que l’on ne trouve pas en vente dans les pharmacies au Maroc sous cette appellation. Pour les comprimés d’ecstasy ou de métamphétamine, ils proviennent généralement des Pays-Bas.

La saisie de plus de 2 tonnes de chira au port de Safi a été le fruit d’une opération conjointe des services de la Sûreté provinciale de Safi, la BNPJ, en étroite coordination avec les services de la DGST. Concrètement, comment se déroule la collaboration entre ces différents services et quel est le rôle de chacun ?
Il existe une complémentarité d’action non seulement entre la DGSN et les services de la DGST, mais aussi entre tous les autres départements sécuritaires, comme la Gendarmerie Royale, les Forces Auxiliaires, les FAR ou les Services de douane. À titre illustratif, on a traité une affaire suite à des informations au sujet d’un déplacement des membres d’un réseau criminel étranger au Maroc à bord d’un bateau, susceptible d’être utilisé pour une opération de trafic international de drogue.

Cette information a été partagée avec les services de sécurité qui pourraient être concernés comme la Gendarmerie Royale et la Marine Royale avec lesquels nous sommes habitués à collaborer. Nous leur communiquons les informations sur le bateau suspect, les membres d’équipage, la drogue susceptible d’être transportée, en l’occurrence la résine de cannabis, ainsi que les individus avec lesquels ils ont été en contact durant leur voyage au Maroc. Grâce à leurs moyens nautiques ou leurs hélicoptères, ils peuvent procéder à la surveillance discrète de ce navire pour attendre le moment où il va être approché par des embarcations pour le transbordement de la drogue en mer, pour pouvoir par la suite intervenir. La DGSN, qui n’a pas la compétence d’intervenir en mer, collabore avec la Gendarmerie Royale et la Marine Royale qui ont la capacité de constater l’infraction en mer avant de procéder à l’arrestation des mis en cause et la saisie de la drogue. Ceci permet d’intervenir en flagrant délit et de pouvoir arrêter toutes les embarcations et les trafiquants participant à cette opération. On coopère ainsi avec tous les services de l’État en toute transparence sans qu’aucune partie ne cherche à s’approprier le mérite exclusif de l’opération. Cette complémentarité d’action et cette coopération très étroite entre services nous donnent des résultats très probants dans la lutte contre le trafic de drogue, car finalement c’est l’intérêt national qui compte.

Quelles sont les caractéristiques des réseaux de trafic de drogue au Maroc et comment faites-vous pour lutter contre ceux qui ont recours à des drones ou d’autres moyens technologiques pour faciliter leur trafic ?
Nous avons mené un plan d’action qui a limité considérablement l’usage de drones pour le trafic de drogue dans le nord du Royaume. D’ailleurs, les quantités de drogue transportées ne sont pas très importantes (quelques kilos seulement) et ne constituent pas une menace à la hauteur de celle du trafic par bateaux. Les réseaux de trafic de drogue au Maroc ont des caractéristiques bien particulières.

Ils sont cloisonnés, résilients, novateurs et cherchent toujours à faire évoluer leur modus operandi pour déjouer la surveillance des services de sécurité. Nous avons remarqué qu’ils sont constamment à la recherche de nouvelles méthodes et techniques pour perfectionner leurs capacités. Les nouvelles technologies de l’information et la communication leur facilitent considérablement la tâche. Dès qu’un nouveau mode opératoire est utilisé par les cartels sud-américains qui sont les plus innovants, ils parviennent à les copier.

Au niveau de la DGSN, on s’adapte à ces innovations et tendances évolutives et on essaye d’avoir toujours un temps d’avance sur eux. Pour cela, la DGSN participe à des forums et séminaires d’experts internationaux pour discuter et échanger sur ces nouvelles tendances du trafic de drogue international. Dans ce cadre, la DGSN est membre actif de la Commission des stupéfiants qui relève du Conseil économique et social de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) et participe à la réunion annuelle de la Drug Enforcement Administration (DEA), l’agence antidrogue américaine, qui vise à rassembler des experts de différents services spécialisés dans la lutte contre le trafic de drogue à travers des échanges sur les nouveaux modes opératoires des narcotrafiquants, les nouvelles tendances et le partage des bonnes pratiques. Ainsi, la DGSN s’inscrit dans une logique proactive pour anticiper les nouvelles menaces et mettre à niveau ses capacités.