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Youssef Kerkour : «Il a fallu six mois d’équitation et 30 kilos de perdus pour une scène de Napoléon»

Cet acteur marocain installé en Angleterre fait sensation dans la série «A Knight of the Seven Kingdoms» sur HBO. Il nous ouvre les coulisses de sa carrière et partage ses anecdotes les plus surprenantes.

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Le quadragénaire Youssef Kerkour a construit sa carrière entre théâtre, cinéma britannique et productions internationales. Formé à New York et Londres, il s’est forgé une solide expérience théâtrale et a partagé la scène avec Al Pacino, Lady Gaga et Joaquin Phoenix. Aujourd’hui, il nous raconte quelques moments qui ont fait basculer sa trajectoire.

De Rabat à Hollywood, il y a un monde. Racontez-nous un moment précis où vous avez senti que tout allait basculer dans votre carrière…
Je crois que c’était pendant le Covid. J’étais assis dans mon salon, nommé aux BAFTA, vêtu d’un smoking… mais uniquement sur la moitié supérieure de mon corps. En dessous, j’étais en pyjama. C’était la première – et la seule – cérémonie des BAFTA organisée sur Zoom. Il y avait quelque chose d’absurde dans cette image.

Normalement, être nommé signifie séjour au Savoy, équipe dédiée, photographie officielle, cérémonial. Cette année-là, tout s’est fait depuis mon salon. Même le portrait officiel a été pris avec mon téléphone. J’ai reçu la reconnaissance, mais pas le faste. Smoking en haut. Pyjama en bas. Et pourtant, c’est à ce moment-là que j’ai compris que ma vie avait changé. Peut-être pour le meilleur.

Votre rôle dans «Home» a fait vibrer les téléspectateurs. Quel souvenir de tournage vous revient toujours ?
Dans la première saison de «Home», il y a une scène où mon personnage doit manger des sandwiches avec une faim presque animale. J’en ai mangé 37 ce matin-là. Trente-sept ! Ce que peu de gens savent, c’est qu’il s’agissait de sandwiches à la marmelade (un clin d’œil involontaire à Paddington, ce célèbre petit ours réfugié péruvien qui adore la marmelade). Je trouvais le symbole assez fort.

Mais la scène la plus bouleversante reste celle de l’entretien pour le visa, à la fin de la saison. J’y ressentais tout le poids de ce que vivent les réfugiés et les immigrés au Royaume-Uni. Je me sentais investi d’une responsabilité réelle: représenter cette expérience avec dignité.

Y a-t-il une anecdote drôle ou émouvante que personne n’a vue à l’écran ?
Lors de mon tout premier plan sur une série, vingt secondes après le début de la prise…, le décor entier a pris feu derrière moi. Les tentes se sont embrasées en chaîne. Le feu a été maîtrisé rapidement, mais certaines de nos réactions ont été conservées au montage.

Vous naviguez entre plusieurs langues et cultures. Avez-vous déjà vécu un quiproquo drôle ou insolite sur un plateau à cause de votre accent ou de vos références culturelles ?
Il m’est arrivé de prier dans des circonstances très inattendues : en plein Ramadan, lors de tournages de nuit, à l’aube, en costume, parfois couvert de boue ou de faux sang, au bord d’une forêt… Voir un homme en armure médiévale ou en uniforme militaire accomplir sa «salat» dans un coin du plateau peut sembler étrange. Mais pour moi, c’est simplement rester aligné. Je prie avant chaque scène. Cela m’aide à lâcher prise.

C’est donc un rituel…
Oui. Je prie. Toujours. Bien que cela m’aide à me recentrer et à lâcher prise, il m’a appris à toujours chercher un équilibre. À ne jamais caricaturer, à ne jamais trahir ni ma foi ni la culture que je représente. Je tente toujours de trouver un «juste milieu» entre respect et narration (…). Après un rôle fort comme dans «Home», certains acteurs se sentent «catalogués».

Steely Pate dans «A Knight of the Seven Kingdoms». Y a-t-il une scène où vous avez improvisé quelque chose que l’équipe a gardé ?
Je me souviens surtout de la toute première prise. Vingt secondes après le début, le décor a pris feu derrière moi avec Peter, qui jouait Sir Duncan. Ce n’était pas prévu, évidemment. Mais l’intensité de l’instant était telle que certaines réactions ont été conservées.

Un moment de plateau où l’ampleur du décor ou l’équipe vous a bluffé ?
Marcher dans des décors identiques à ceux vus à l’écran est une expérience irréelle. Mais ce dont on parle moins, c’est la difficulté du tournage à Belfast. Une météo imprévisible, une boue si épaisse que vos pieds sortent littéralement de vos bottes. Les scènes de bataille paraissent viscérales parce qu’elles l’étaient réellement. Rien n’était confortable. Tout était authentique.

Entre Shakespeare sur scène et Ridley Scott derrière la caméra…, quelle scène ou réplique vous a donné le frisson le plus pur ? Et pourquoi ?
Tourner face à Al Pacino dans «House of Gucci». Pour un acteur, c’est une forme d’accomplissement. Se retrouver face à quelqu’un que l’on considère comme un monument… Cela exige une grande maîtrise. Je voulais être à la hauteur, ne pas me laisser submerger par le prestige, rester professionnel. Je suis fier d’avoir tenu ma place.

Avez-vous un souvenir où un réalisateur ou un collègue vous a surpris en vous voyant jouer quelque chose de totalement différent ?
Avant «Home», je jouais presque exclusivement des terroristes ou des personnages qui mouraient. Cette série a été la première où le grand public m’a vu incarner un homme bienveillant. Quelqu’un qui ne tue personne. Cela peut paraître anecdotique, mais dans notre industrie, c’est un basculement majeur. Il m’a fallu vingt ans pour parvenir à cela. Alhamdulillah.

Comment cela influence-t-il vos choix de projets ?
Oui, aujourd’hui, je peux refuser certains rôles. Le terrorisme est omniprésent dans l’actualité, donc dans la fiction. C’est souvent la porte d’entrée pour les acteurs arabes. Désormais, je peux être plus exigeant sur la manière dont les Arabes et les musulmans sont représentés. Je lis les scénarios attentivement. S’il y a une représentation extérieurement négative de notre culture, je refuse le projet.

Moment le plus mémorable sur «Napoléon» ?
Pour «Napoléon», j’ai suivi six mois d’équitation et perdu 30 kilos pour une scène de retraite hivernale. Le jour où Ridley Scott devait me voir monter à cheval, on m’a affublé d’une immense cape qui m’a fait basculer en arrière. Et pour la scène où j’avais perdu tout ce poids, on m’a enveloppé dans une énorme peau d’ours qui cachait entièrement mon corps. C’était… ironique.

La diversité à l’écran vous concerne directement. Avez-vous déjà vécu sur un plateau une scène qui vous a fait réaliser que votre présence changeait quelque chose pour l’histoire ou pour le public ?
Sur «Home», une scène initiale me semblait irrespectueuse envers l’islam. J’ai proposé une alternative. Au lieu d’imiter une prière de manière maladroite, j’ai chanté en arabe. Pour un spectateur occidental, cela pouvait ressembler à une prière. Pour un spectateur musulman, il était évident que je chantais. Un équilibre respectueux.

Ce moment a-t-il influencé la manière dont vous choisissez vos rôles ?
Cela influence mes choix très fortement. Je choisis mes rôles avec beaucoup d’attention quant à la manière dont ils dépeignent les Arabes. Parfois, on n’a pas le choix et on découvre trop tard qu’un personnage censé être nord-africain est représenté de manière peu flatteuse.

Dans ces cas-là, il n’y a plus grand-chose à faire. Mais une représentation extérieurement négative des Arabes est quelque chose que j’essaie d’éviter autant que possible. Aujourd’hui, j’ai le luxe de pouvoir lire l’intégralité d’un projet avant de m’engager. S’il y a un élément qui reflète négativement notre culture, je refuse. Si on ne m’envoie pas le scénario, je refuse même l’audition.

Quelles leçons de votre carrière pourraient guider quelqu’un qui veut franchir les mêmes frontières ?
Il m’a fallu vingt ans pour arriver là où je suis. C’est simplement beaucoup de travail. Pendant longtemps, l’industrie ne m’a pas donné les opportunités que je savais pouvoir saisir. Les gens qui me connaissaient personnellement savaient que j’étais capable de plus. Il a fallu de la patience.

Le talent ne manque pas au Maroc. Ce qui nous freine, c’est la langue. Maîtriser l’anglais et sa prononciation est fondamental. Même avec un accent. Sans cela, impossible d’accéder aux marchés britannique ou américain. Il faut pouvoir tenir une conversation, comprendre les sensibilités culturelles, les codes. Le monde évolue vers l’anglais.

Le Maroc aussi (…). L’industrie est, au mieux, superficielle et temporaire. Comme le disait Peter O’Toole : «Des statues de glace». Rappeler que la véritable stabilité est ailleurs me semble essentiel aujourd’hui. Et surtout : rester ancré. Ne pas confondre reconnaissance et valeur réelle. La vraie richesse est ailleurs.