Influences
Un maillage associatif qui manque de cadre
Le réseautage associatif organisé n’est pas un luxe, mais une nécessité, particulièrement dans des interventions d’urgence, telles que le séisme d’Al Haouz. D’autant qu’il permet davantage d’efficacité et d’efficience. Éclairages.
La société civile, et ce n’est pas rare, a été au rendez-vous. Le monde entier aura été témoin d’un gigantesque élan de solidarité dès les premières heures après l’annonce, dans la nuit du 8 et 9 septembre, du séisme d’Al Haouz. Si au départ l’émotion a pris le dessus avec des réactions dans l’urgence, très vite les esprits se sont ressaisis et des formes d’organisation se développèrent au fil des heures. C’est pour ainsi dire un cas d’école qui aurait pu évoluer en modèle, si ce n’est ce petit grain de sable qu’est le manque d’une coordination structurée. Surtout en amont. Sur place, et fort heureusement, c’est tout autre. Dans la sérénité, des leviers de coordination entre les associations se sont en effet installés, que ce soit dans les zones touchées ou encore entre les acteurs associatifs locaux et leurs homologues dans les autres villes du pays. «Une sorte de maillage spontané a pris le dessus sur les actions isolées», nous dit cet activiste de la société civile qui s’est déplacé dès samedi 9 septembre, pour prêter main forte aux intervenants, notamment à Taroudant. Une région, nous indique le président du Forum de la citoyenneté, connue par le dynamisme des associations de proximité. Impressionné par la rapidité et la réactivité dont ont fait preuve les acteurs associatifs locaux, Abdelali Mastour estime qu’il s’agit là de l’expression d’un «réseautage sociétal effectif entre ces acteurs et les populations», voire que cet état de fait «donne l’impression qu’il y aurait eu une coordination préétablie». Et ce, que ce soit en matière de secours, de collecte ou encore de distribution des aides provenant des différentes régions du Royaume. Et d’en conclure que ces associations disposent de capacités exceptionnelles de coordination sur le terrain. Pour importante qu’elle ait été, «cette coordination aurait gagné en efficacité si l’on disposait d’un cadre légal qui faciliterait le maillage, qu’il soit fonctionnel ou organique», nous indique A. Mastour.
Le hic relève, justement, d’un vide juridique en la matière, même si la loi régissant l’action associative, le Dahir de novembre 1958, prévoit que les associations peuvent se constituer en fédérations ou en unions, note notre interlocuteur. Mais, cela n’a pas l’air de fonctionner efficacement, regrette-t-il.
Un manque de vision stratégique qui n’arrange rien
Et d’indiquer que dans le cas échéant, «les associations existantes sont, dans leur écrasante majorité, de simples prestataires de services». Qui plus est, elles survivent par les appels à projets émis par les entités gouvernementales, les collectivités territoriales, certains bienfaiteurs qui leur confient la gestion de certaines opérations circonscrites ou encore une partie des budgets provenant de financements étrangers strictement encadrés. Et encore, on parle là des associations bien structurées et actives sur le terrain. Sachant que la plupart d’entre elles ne fonctionnent qu’avec un budget annuel ne dépassant pas les 5.000 dirhams. En outre, le maillage permettrait aussi la mise en commun des moyens d’intervention.
Ceci dit, le réseautage demeure à la fois conjoncturel et non organisé. Du coup, c’est le manque d’une vision stratégique qui fait défaut, résume Mastour, pour qui il serait opportun de réfléchir à un cadre juridique porteur et qui incite à la convergence.
Même son de cloche chez Abderrazzak Hannouchi. Pour ce chercheur au long parcours associatif, le maillage existe, mais juste du côté de certaines grandes structures, dont l’exemple type est la Banque alimentaire. Tout en relevant la mobilisation générale de la société civile à laquelle on a assisté, Hannouchi estime que «le cadre légal relatif à l’action associative est désuet, voire en décalage avec la Constitution de 2011» qui consacre le rôle des associations «qui contribuent, dans le cadre de la démocratie participative, à l’élaboration, la mise en œuvre et l’évaluation des décisions et des projets des institutions élues et des pouvoirs publics».
Transformer l’élan solidaire en élan organisationnel
Rejoignant le constat relevé par la CESE, dans son rapport, datant de 2016, sur le «Statut et dynamisation de la vie associative», le chercheur estime «nécessaire d’opérer une harmonisation». De même qu’il souligne l’impératif d’avoir une vision globale et globalisante pour fluidifier l’action tendant au réseautage.
Une question d’autant plus vitale à entreprendre puisqu’il serait de nature «à transformer l’élan solidaire en un nouvel élan organisationnel», nous dit cet acteur associatif. Ce qui devrait se traduire par l’identification des acteurs, les répertorier, mais aussi de développer toutes les formes de coordination. Certes la stratégie gouvernementale, «Nassij», ambitionne la promotion de l’action associative. Ce qui serait de nature à optimiser sa contribution dans les efforts consentis pour la «construction d’un Maroc solidaire (…) et inclusif», pour reprendre les termes du CESE, mais l’on ne peut faire l’économie d’une reconsidération du dispositif légal qui la régit.
Dissocier le politique de l’associatif
L’action associative ne fait pas bon ménage avec celle politique. Pendant des années, particulièrement quand le parti de la lampe était aux affaires, l’on a assisté à un mélange des genres qui n’a pas été sans impacter le rendement du tissu associatif. À telle enseigne que, dans certaines entités territoriales, même le soutien financier était «politiquement orienté». On se servait notamment des fonds publics pour renflouer les caisses des «obligés». Lesquels se transforment, ipso facto, en des boîtes de «résonnance» des détenteurs des clés de la gestion locale. Un état de fait qui a poussé les pouvoirs publics à faire la part des choses en invitant les concernés à sortir des zones grises. En fait, il fallait pour les uns et les autres de dissocier l’action associative de celle politique. Point. On ne revient pas à la ligne.
