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Société

Mariages éclairs, divorces à la chaîne…

Le divorce s’installe durablement dans le paysage social marocain. Le Royaume enregistre 400 divorces par jour, dont 56 à Casablanca. La durée moyenne des mariages ne dépasse plus sept mois, et un quart des divorces concerne des couples de plus de 60 ans.

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À peine le temps de célébrer la noce que l’histoire s’achève… Dans les tribunaux, les audiences s’enchaînent. Et les alliances s’échangent contre des jugements.

Une avocate, spécialisée dans le droit de la famille, résume la situation : «Avant, on venait surtout pour des affaires d’héritage ou de reconnaissance de paternité. Aujourd’hui, c’est le divorce qui constitue la moitié des audiences».

Dans le hall du tribunal de la famille à Hay Hassani à Casablanca, le brouhaha ne faiblit jamais. D’un côté, des femmes, jeunes et moins jeunes, serrent dans leurs mains des liasses de papiers. De l’autre, des hommes attendent leur tour, les yeux rivés sur les portes des salles d’audience. À chaque appel, une histoire de couple s’achève, un lien se défait parfois au bout de quelques mois et parfois après toute une vie…

Assise sur un banc, une jeune fille, âgée de 30 ans, attend son tour. Mariée seulement depuis huit mois, elle a demandé le divorce pour «incompatibilité totale. On ne se connaissait pas vraiment, tout est allé trop vite sous la pression de nos familles !». À l’autre bout du banc, une autre femme, hoche la tête : «Pour moi, cela n’a duré qu’une année !».

Au Maroc, la durée moyenne d’un mariage ne dépasse plus sept mois. Dans les tribunaux, les jugements de divorce s’enchaînent à un rythme effréné : 400 dissolutions de mariage par jour. Et autre fait marquant : le quart des séparations concerne des couples âgés de plus de 60 ans. Un phénomène qui interroge la société marocaine et révèle de profondes mutations dans les rapports familiaux.

Selon le récent rapport 2024 du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ), 40.214 affaires de divorce ont été traitées contre 40.023 en 2023. De ce même document, il ressort aussi que le divorce judiciaire a reculé de 3,1%, traduisant ainsi une montée en puissance des règlements amiables.
Le divorce par consentement mutuel s’impose donc sans équivoque, puisqu’il représente 96,83% des dossiers traités sur l’année. Soit 38.858 cas sur les 40.214 dossiers traités.

Pour plusieurs avocats spécialisés dans le droit de la famille, même si les couples sont encore nombreux à saisir la justice pour divorcer, on constate une préférence certaine pour la procédure amiable.

Meilleure connaissance des droits et prédominance de la culture du dialogue expliqueraient, de l’avis de ces mêmes sources, cette tendance qui est également due à la célérité des procédures. Aujourd’hui, le divorce consensuel est prononcé en un jour.

Toujours selon le rapport du CSPJ, la capitale économique arrive en tête avec 56 dissolutions de mariage au quotidien. Dans la métropole, la modernité semble tout accélérer : les mariages, les carrières… et les séparations. Ville de stress, d’ambition et de mobilité, les couples y vivent à mille à l’heure, souvent pris entre contraintes économiques et aspirations personnelles.

«La pression du travail, le coût de la vie, l’absence de temps partagé…, tout cela use les couples», souligne un médiateur familial qui pense également que plus les femmes sont indépendantes, plus les couples se fragilisent. «Plus éduquées, plus présentes dans le monde du travail, beaucoup de femmes refusent désormais de subir un mariage insatisfaisant.

Et cette indépendance, salutaire certes, bouscule aussi les repères traditionnels», poursuit le Médiateur. En effet, si avant la femme restait mariée pour sauver les apparences, aujourd’hui elle préfère sauver sa dignité.

Dans les couloirs de ce tribunal, peu de temps avant sa fermeture, les visages sont fatigués et dans les regards on lit la lassitude et parfois le soulagement. Le mot «divorce» ne semble plus effrayer.

La femme refuse plus facilement de subir un mariage insatisfaisant ou violent, comme en témoigne Leïla, 39 ans, divorcée depuis deux ans, «et sans regret aucun !», lance-t-elle devant une salle d’audience.

Un avis partagé par cet homme, cinquantenaire divorcé depuis trois ans : «Divorcer est difficile pour les époux et surtout pour les enfants qui en souffrent en premier lieu. Mais que faire lorsque le mariage devient invivable ?».

Quand les anciens couples tournent aussi la page…
La tendance ne touche pas seulement les jeunes. Fait inédit : Un quart des divorces concerne aujourd’hui, selon les adouls, des couples âgés de plus de 60 ans. Après des décennies de vie commune, des hommes et des femmes décident de reprendre leur liberté. Si ce phénomène était impensable il y a vingt ans, aujourd’hui il est bien réel.

Pour plusieurs observateurs, cette nouvelle génération de «divorcés tardifs» incarne une société qui ose enfin rompre le silence autour du mal-être conjugal. «Ce sont des couples qui ont longtemps tenu ensemble pour les enfants ou par contrainte sociale, et qui choisissent aujourd’hui de vivre pour eux-mêmes», explique une avocate spécialisée en droit de la famille.

C’est le cas de K. F., rencontrée dans le hall du tribunal de la famille à Hay Hassani : «J’ai vécu 45 ans avec mon époux, mais je n’en retiens que de mauvais souvenirs. Le bonheur que m’ont procuré les naissances de mes quatre enfants a toujours été éphémère, estompé par les disputes, les remarques déplacées et l’omniprésence de la belle-famille dans mon couple.

Aujourd’hui, mes enfants sont devenus grands, mariés et autonomes. Mon rôle d’épouse résiliente et gardienne du foyer est fini. Je veux être une mère heureuse et épanouie tout simplement…».

Et d’ajouter: «Mon mari n’a pas avalé ma demande de divorce. Pour lui, c’est une question d’amour propre, alors que pour moi, le divorce me délivre d’une union marquée par une forte agressivité, des injustices, des réprimandes que j’ai subies durant quarante longues années. Il fallait que cela s’arrête un jour !».

Il est clair, à la lecture des statistiques comme dans les regards croisés et les histoires narrées dans les couloirs du tribunal, que le divorce, longtemps perçu comme un échec, tend à se normaliser. Le mariage, autrefois socle de stabilité sociale, devient-il alors une aventure parfois éphémère ?

À cette interrogation, les adouls répondent que «les jeunes couples se marient vite, souvent sous pression familiale ou sociale». Mais la vie conjugale, elle, ne s’improvise pas. C’est pourquoi des associations, comme Tahadi ou l’Union de l’action féminine, alertent sur l’absence de soutien institutionnel réel.

«Les tribunaux se sont modernisés, pas la société», soupire une militante, qui estime «qu’il faut apprendre à accompagner les couples, pas seulement à les séparer». Le milieu associatif déplore le manque de structures d’écoute et de médiation familiale au Maroc.

Vers une nouvelle approche du mariage
Il faut alors repenser la préparation au mariage, renforcer la médiation et accompagner les couples. Car, de l’avis d’un magistrat, «le problème n’est pas seulement juridique, mais culturel et psychologique. Et de ce fait, il faut apprendre à se marier autant qu’à se séparer.».

Rappelons qu’au lendemain de la promulgation du Code de la famille en 2004, il était suggéré de mettre en place des cycles de formation pour les futurs couples afin d’évaluer leurs connaissances des droits et obligations du mariage, leur degré de responsabilité, de sérieux et d’implication.

L’évaluation devait se faire sur la base de critères précis permettant d’atteindre un score déterminant l’éligibilité des futurs époux. Cette proposition, inspirée de modèles appliqués dans certains pays arabes, est restée une simple piste de réflexion…

Aujourd’hui, la révision en cours de la Moudawana prévoit le renforcement de la protection des femmes et la mise en place de la médiation. Mais la société, elle, semble avoir déjà tranché : le divorce n’est plus une honte, il est devenu un choix assumé.

Même s’il a un coût humain : pensions alimentaires impayées, logements de fortune, familles recomposées, nouvelles vulnérabilités et isolement social. C’est le cas de cette jeune femme, à peine la quarantaine, divorcée depuis deux ans mais qui n’a jamais touché de pension alimentaire !

«Je viens tous les mois au tribunal pour demander. Je n’ai plus les moyens de payer un avocat et la plainte déposée l’an dernier n’a toujours rien donné», s’indigne-t-elle. Si elle a essayé une démarche amiable ? «Oui, plusieurs personnes de ma famille sont allées le voir pour lui demander de verser la pension pour nos trois enfants. Il dit ne pas avoir d’argent, pourtant il s’est remarié et a un enfant».

Dans le milieu associatif, on déplore le manque de structures d’écoute, le caractère formel de la procédure de réconciliation prévue par la loi et le manque d’accompagnement psychologique et conjugal.

Les centres de soutien adossés à certaines associations font avec les moyens de bord pour encadrer les femmes dans les démarches administratives et le suivi psychologique. Mais elles ne peuvent assurer un soutien financier.

On rappellera qu’en 2010, le Fonds d’entraîde familiale a été mis en place et a pour objet l’octroi d’avance pour le paiement de la pension alimentaire en cas d’empêchement ou de retard d’exécution d’une décision judiciaire. Cette aide obéit à certaines conditions, notamment la situation d’indigence de la femme, l’existence d’une décision judiciaire et l’insolvabilité ou l’absence de l’époux.

Le montant de l’avance est de 350 DH par mois dans un plafond de 1.050 DH par famille. Selon un avocat du droit de la famille, «le nombre de bénéficiaires reste très limité, en raison de la complexité des procédures administratives et de l’absence de communication autour de ce dispositif».

Selon les chiffres disponibles, en 2023, 17.000 dossiers ont été traités pour un montant de 214,20 millions de dirhams et, en 2024, ce sont 18.000 dossiers qui ont été traités pour une enveloppe de 302 MDH.

Dans les couloirs de ce tribunal, les mariages se défont et les femmes repartent seules avec leurs inquiétudes face à une pension qui n’arrive pas et un quotidien à reconstruire.

Alors que la réforme du Code de la famille est en cours, il s’agit de garantir que le divorce, déjà douloureux, ne devienne synonyme de précarité pour les mères comme pour leurs enfants…