Société
En Couv’. Mocro Maffia, entre mythe et réalité
On s’imagine une bande de gangsters en costards, lunettes noires et voitures chromées, qui passe ses soirées à siroter du champagne en trafiquant de la drogue dans des villas luxueuses. Du moins, c’est ce que beaucoup de médias européens veulent nous faire croire. La Mocro Maffia, c’est avant tout un patchwork de petits groupes désorganisés. Ce n’est pas une mafia, et encore moins une mafia marocaine.
Depuis plusieurs années, la Mocro Maffia est devenue un terme très répandu dans les médias, néerlandais d’abord, puis européens et finalement mondiaux. Cette expression fait référence à des réseaux criminels supposément dirigés par des individus d’origine marocaine, principalement aux Pays-Bas, en Allemagne et en Belgique, mais aussi dans d’autres pays européens.
Le nom même, «Mocro», diminutif argotique de «Marocain», a contribué à forger cette sinistre réputation. Pourtant, ce terme et les idées reçues qui l’accompagnent sont souvent loin, très loin, de la réalité. Ce que les médias appellent «Mocro Maffia» est en fait un vaste fourre-tout pour désigner n’importe quelle activité criminelle menée partiellement ou totalement par des personnes d’origine marocaine.
C’est vrai, il y a eu des affaires retentissantes, comme celle de Ridouan Taghi, une sorte de Scarface néerlandais, d’origine marocaine, qui a fait la une des journaux. Mais résumer tout ça à une mafia bien huilée, c’est un raccourci facile, trop facile, et pour le moins injuste.
Chose que nous confirment de nombreux spécialistes, dont Toine Spapens, professeur de criminologie à l’École de droit de l’université de Tilourg, aux Pays-Bas, qui affirme sans détour : «Ce que les médias néerlandais ont appelé la “mafia marocaine” n’existe pas. Nous observons des familles criminelles dans lesquelles les personnes d’origine marocaine sont dominantes, mais elles coopèrent avec toutes sortes de criminels d’origines diverses».
En résumé, ce sont des familles criminelles qui bossent avec tous ceux qui le désirent, peu importe la nationalité. Bref, pas vraiment l’image d’une mafia traditionnelle avec des règles de fer et des rituels secrets, à la sauce ‘Ndrangheta ou Cosa Nostra.
Alors oui, il y a bien quelques têtes brûlées qui essaient d’imiter Pablo Escobar, et certains même y parviennent, pour un temps. Mais la plupart sont plus proches du petit trafiquant de quartier que du grand baron de la drogue. Les réseaux organisés ? Rares. Les hiérarchies ? Inexistantes. C’est majoritairement de la débrouille, en fait, et avec un grand D.
Un phénomène médiatique
Le terme «Mocro Maffia» s’est répandu rapidement après plusieurs faits divers très médiatisés. Il a été utilisé pour décrire une série de guerres entre bandes rivales dans le milieu du trafic de drogue. Les médias ont popularisé ce terme, en particulier après l’assassinat de figures publiques, telles que le journaliste d’investigation Peter R. de Vries ou l’avocat Derk Wiersum, tous deux liés à des enquêtes sur le crime organisé aux Pays-Bas.
Les affaires de règlements de comptes sanglants entre bandes rivales, se battant pour le marché du trafic de cocaïne provenant de Colombie et transitant par des ports européens, souvent relayées par la presse, ont cristallisé cette image d’une «mafia marocaine» organisée, dangereuse et implacable. Mais derrière le sensationnalisme se cache une réalité bien plus fragmentée.
Klaus von Lampe, professeur de criminologie à l’École d’économie et de droit de Berlin, exprime des doutes sur l’existence réelle d’une structure aussi cohérente et organisée que le suggère le terme «Mocro Maffia».
«Il y a actuellement un battage médiatique autour de la “Mocro Maffia” des Pays-Bas. Je suis cette affaire à travers les reportages des médias et j’ai aussi parlé avec la police. J’ai l’impression qu’il s’agit plutôt de tirer des conclusions hâtives et de simplifier à outrance les complexités de la criminalité et de la société créant ainsi l’image d’un groupe criminel cohérent et homogène qui n’existe pas en réalité», explique-t-il.
Ce dernier remet en question l’idée d’une organisation criminelle ultra-hiérarchisée, pointe du doigt la tendance des médias à simplifier un phénomène complexe et conclut : «Je ne vois aucune preuve de l’existence ou de l’activité d’une “Mocro Maffia” homogène en Allemagne (ni aux Pays-Bas d’ailleurs).
Ce que j’ai entendu dire de cette “Mocro Maffia” aux Pays-Bas ressemble plus à un réseau avec un noyau assez restreint de personnes centrées sur un individu, engagé dans des crimes plutôt simples et un manque de maîtrise de soi conduisant à un comportement violent». C’est en effet de cela que ça a l’air…
Et cet avis n’est pas isolé. Selon tous les spécialistes interviewés, ce que l’on présente comme une mafia n’est finalement qu’un réseau décentralisé, composé d’individus et de petites cellules opportunistes, souvent en compétition les unes avec les autres. Ces groupes coopèrent de manière temporaire, en fonction des opportunités qui se présentent, mais il n’y a pas de structure centralisée ou de hiérarchie clairement établie.
Plutôt des jeunes à problèmes
Abdessamad Bouabid, professeur adjoint de criminologie à l’Université Erasmus de Rotterdam, explique que ces groupes ne correspondent pas à la définition classique de gangs ou de mafias. «Aux Pays-Bas, on parle de “groupes de jeunes à problèmes” plutôt que de gangs, car il s’agit le plus souvent de petits groupes d’amis ou de grands réseaux de jeunes aux relations peu structurées qui se connaissent dans la rue», souligne-t-il.
Et contrairement aux idées reçues, ces groupes ne sont pas territorialement définis, et les conflits (ou alliances) entre eux sont souvent de nature opportuniste plutôt que systématique. Ainsi, le même professeur Bouabid déclare : «Ces groupes de jeunes criminels ne sont pas des gangs structurés. Ce sont souvent des bandes de copains qui se connaissent depuis leur enfance et qui se sont retrouvés impliqués dans des activités illégales». Tout simplement…
Cela contraste avec l’image d’une organisation rigoureusement hiérarchisée, où chaque membre occupe une place définie. En somme, imaginez une bande de «potes» un peu paumés qui traînent dans la rue, à la recherche d’un plan pour se faire de l’argent, sans se soucier de la légalité de leurs actions. Voilà, c’est ça la «Mocro Maffia», ou du moins ainsi que ça commence.
Et parfois les affaires sont si bonnes que «ça» se développe quelques fois un peu, tout en respectant le paramètre quasi anarchique du tout. «Les groupes criminels “bien organisés“ sont l’exception à la règle. Ils existent pour la plupart à petite échelle et ont un potentiel limité de coopération stable à long terme», ajoute le professeur Von Lampe.
De plus, bien que certains réseaux très organisés existent, selon le professeur Bouabid, ils sont loin de représenter la majorité des groupes impliqués dans la criminalité.
La plupart des jeunes membres de ces réseaux proviennent de quartiers défavorisés, où le chômage et la pauvreté sont des réalités constantes. En Allemagne, par exemple, ces groupes sont également présents, mais leur organisation est tout aussi décentralisée.
Mahmoud Jaraba, chercheur au Centre d’études sur l’islam et le droit en Europe à l’université Friedrich-Alexander d’Erlangen-Nuremberg en Allemagne, explique que «ces jeunes Marocains viennent généralement de milieux marginalisés, souvent des immigrés de deuxième ou troisième génération qui ont du mal à s’intégrer dans la société allemande.
Ils sont confrontés à des défis socioéconomiques, tels qu’un manque d’éducation et d’opportunités d’emploi, ce qui les rend vulnérables au recrutement dans les réseaux criminels».
Ces jeunes se retrouvent souvent impliqués dans des activités criminelles par nécessité économique et par manque d’alternatives. Pour eux, rejoindre un réseau criminel est une manière rapide d’obtenir des gains financiers, mais aussi une forme de reconnaissance sociale.
«La principale motivation est souvent la promesse d’un succès financier rapide, ce qui est particulièrement attrayant pour ceux qui estiment avoir peu ou pas de perspectives de carrière légitimes. Beaucoup de ces individus viennent de milieux défavorisés, où l’accès à l’éducation et à l’emploi est minime, et ils sont souvent exclus de la société.
Ce sentiment de marginalisation, combiné au désir d’ascension sociale, les conduit à considérer une carrière criminelle comme l’une des rares voies possibles pour accéder à une vie meilleure», précise Jaraba. Ces jeunes évoluent dans des environnements où la discrimination et la marginalisation sont omniprésentes, et la criminalité devient donc… une échappatoire.
Bienvenue dans la familia !
En outre, «en plus des avantages financiers, les gangs procurent aux jeunes un sentiment d’identité et d’appartenance que les autres groupes ne peuvent pas offrir ailleurs. Pour de nombreuses recrues, le gang fonctionne comme une “famille” de substitution, leur offrant protection, compagnie et structure sociale qui leur donnent une place dans le monde.
Ce sentiment de loyauté et de fraternité est renforcé par des expériences partagées, en particulier le plaisir d’évoluer en dehors des normes sociales», ajoute Jaraba. Mêmes arguments que nous trouvons chez le professeur Bouabid : «Comme ces jeunes ne parviennent pas à réussir dans les domaines de l’éducation et du travail, deux domaines cruciaux dans la société néerlandaise, ils ont tendance à passer beaucoup de temps dans les rues des quartiers défavorisés où ils vivent.
Ils y nouent des liens étroits avec d’autres jeunes marginalisés, en quête de reconnaissance, de solidarité et d’un sentiment d’appartenance, et trouvent des formes alternatives d’honneur et de respect, ainsi que des récompenses financières qui leur assurent un statut social qu’ils ne peuvent pas atteindre par les moyens conventionnels.
Ce besoin de statut, de respect et d’inclusion les rend plus vulnérables à l’engagement dans des activités criminelles ou à l’adhésion à des gangs, où ces besoins sont rapidement satisfaits».
Une organisation mythifiée
La Mocro Maffia, telle qu’elle est souvent dépeinte dans les médias, est largement une construction exagérée et simplifiée. Il n’existe pas de mafia marocaine centralisée et organisée, mais plutôt une mosaïque de réseaux criminels décentralisés, où l’origine ethnique est un facteur parmi d’autres.
Ces réseaux sont avant tout le produit de contextes sociaux difficiles, où la marginalisation et la pauvreté jouent un rôle clé. Peu importent les origines… En effet, les origines des membres des organisations criminelles qui contrôlent des pans du trafic de drogue, notamment de cocaïne, sont très diversifiées.
Aux côtés des Marocains, on retrouve des Néerlandais, des Serbes, des Albanais, des Italiens et même des groupes issus d’Amérique latine. La coopération entre ces différents groupes s’explique par des intérêts communs, principalement financiers, et par une flexibilité dans l’organisation.
Contrairement aux mafias traditionnelles, telles que la Cosa Nostra italienne ou les cartels mexicains, la Mocro Maffia ne repose sur aucune structure rigide. Et n’existe donc pas vraiment en soi. Ou plutôt en tant que véritable Mocro Maffia.
L’origine marocaine : Un stigmate injustifié
L’un des mythes les plus persistants autour de la Mocro Maffia est qu’elle serait intrinsèquement liée à la culture marocaine. Cette idée, largement véhiculée par certains discours politiques et médiatiques, repose sur des préjugés racistes. Depuis les années 1980, des théories simplistes ont cherché à associer la criminalité des jeunes d’origine marocaine à des valeurs prétendument criminogènes issues de leur culture.
Le professeur Abdessamad Bouabid dénonce ces thèses comme étant discriminatoires : «Ils affirment que certaines normes et valeurs de la culture marocaine sont criminogènes, ce qui donne l’impression qu’il y a quelque chose d’intrinsèquement criminel chez les Marocains». Ces explications ont été largement réfutées par les chercheurs, mais elles continuent de circuler dans certains milieux.
Cette vision réductrice ignore également le fait que la criminalité liée à la Mocro Maffia n’est pas limitée aux individus d’origine marocaine. Frank Van Gemert, professeur assistant de criminologie à l’université Vrije d’Amsterdam, rappelle que «dans certains quartiers, de nombreux jeunes Marocains sont actifs sur le plan criminel, mais les liens qu’ils entretiennent avec les autres sont instables et les symboles qui indiquent une identité partagée (marocaine!) sont absents».
Pour lui, il n’existe pas de mafia marocaine ni de gangs marocains d’ailleurs. Ce sont donc des facteurs socioéconomiques, plutôt que culturels, qui expliquent, tout compte fait, l’implication de ces jeunes dans des activités criminelles.


